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DÉCEMBRE 2015

Le Traité d’amitié franco-allemand, symbole d’une volonté commune : petite histoire de la construction d'une relation institutionnelle privilégiée

par Alexandre WATTIN

L’intensité et la diversité de la coopération entre la France et l’Allemagne sont sans pareille dans le monde, tant d’un point de vue politique, que commercial, éducatif ou culturel. Depuis plus de soixante ans, elle s’est construite sur la base d’une réconciliation historique entre deux pays jadis opposés par les guerres et a été à la fois l’un des enjeux principaux et le moteur de l’intégration européenne. La France et l'Allemagne se sont plus souvent combattues qu'elles n'ont vécu en bon voisinage ; leur amitié est récente et fragile dans l’histoire des peuples, et doit donc faire l'objet d'une attention de tous les instants. Et, dans ce sens, la pratique des sommets bisannuels puis des conseils des ministres franco-allemands ainsi que les rencontres régulières dans le cadre du processus de Blaesheim consolident cette amitié autant qu'elle la consacre.

Car, qu'est-ce au fond que l'amitié, sinon la confiance réciproque ? L'amitié ne suppose pas d'être d'accord sur tout - comme le montrent les nombreuses divergences du « couple » franco-allemands - mais bien plutôt la possibilité d'en discuter en toute franchise, l'esprit ouvert et libre de toute arrière-pensée, en toute liberté. Or, à ses débuts la conception du Traité de Élysée ne relève guère de ce contexte. Il exprime moins un élan spontané de la France vers l'Allemagne ou de l'Allemagne vers la France, qu'il ne recherche un rapprochement des sociétés des deux côtés du Rhin, une meilleure compréhension mutuelle - premiers pas indispensables à la création d'une véritable solidarité entre les deux pays, à la naissance d'une véritable amitié franco-allemande.
Les efforts déployés dans ce sens n'ont rien de comparable avec les relations bilatérales entretenues avec les puissances voisines, même les « amis » de longue date : multiplication des échanges de jeunes par l'intermédiaire de l'Office Franco-allemand pour la Jeunesse ; mise en place de Conseils (exemple : économique, de l’environnement), autant de lieux d'information et de réflexion ; ou encore, renforcement de la collaboration en matière culturelle ou militaire… le tout sous coordination interministérielle dans les deux pays, pour plus d'efficacité. D’une part du côté français par la Commission Interministérielle de Coopération France-Allemagne et du côté allemand par un Koordinator pour les relations franco-allemandes et ce jusqu’en 2003.
A ces relations entre gouvernements et administrations s'ajoutaient, la pratique de jumelages, quoique vieillissant, entre nombre de villes françaises et allemandes et un tissu associatif très dense dans le domaine du franco-allemand.
Tout ce déploiement institutionnel, tout ce temps consacré à l'amélioration des relations avec nos partenaires allemands, tous ces efforts ont-ils réellement un sens ? La réponse est naturellement un « oui » sans équivoque.
La construction d'une relation institutionnelle privilégiée avec l'Allemagne, et la recherche d'une plus grande solidarité entre les deux pays, se justifient tout d'abord par le contexte géographique et historique. La continuité territoriale entre ces deux puissances, longtemps source de tensions et d'affrontements, et le poids de ces relations passées difficiles les poussent désormais dans les bras l'une de l'autre. Konrad Adenauer1 résumait d'ailleurs laconiquement mais fort justement les liens si étroits et si particuliers qui unissent les deux pays : « Le destin de l'Allemagne sera le destin de la France, et le destin de la France sera le destin de l'Allemagne ». La France et l'Allemagne sont les deux grandes puissances continentales de l'Europe, soudées l'une à l'autre, longtemps délimitées par des frontières fluctuantes et mal définies… La séparation, non violente mais progressive, entre les deux royaumes n'interviendra qu'aux IX° et X° siècles, fruit d'un long processus de différentiation politique et culturelle.
Par contre la violence marquera régulièrement, inexorablement, excessivement les relations entre les deux pays, et ce jusqu'en 1945. S'il fallait compter le nombre de guerres entre la France et l'Allemagne, d'ailleurs généralement étendues à toute l'Europe, depuis les 500 dernières années, on arriverait ainsi à plus d'une quinzaine. C’est la Guerre de Trente Ans qui est devenue une guerre fondatrice à bien des égards en termes d'histoire et de diplomatie : les Traités de Westphalie2, signés en 1648, donnent naissance à la première définition des frontières en Europe, permettant ainsi le développement de l'idée de nation, et marquant le début de la formation des États-nations. Mais c'est aussi une guerre fondatrice pour les relations franco-allemandes : suite aux atrocités commises dans un Saint Empire Romain Germanique en sursis, suite aux destructions massives et pertes effroyables sous Louis XIV, la France commence à devenir, aux yeux des Allemands, « l'ennemi héréditaire ». Et, pourtant, malgré l'inimitié et la défiance, les échanges économiques, commerciaux et culturels se développent en parallèle. Les intellectuels allemands (Goethe, Hegel) s'enthousiasment pour les premiers temps de la Révolution Française et de l'Empire3 ; Allemands et Français défendent chacun le libéralisme politique dans leur pays tout au long du XIX° siècle ; les artistes se rapprochent, souffrant du même « mal du siècle » à l'heure du Romantisme, combattant les mêmes préjugés de la société bourgeoise à l'heure de la modernité (Expressionnisme, Impressionnisme, Fauvisme…). Que ce soit pour le meilleur ou pour le pire, les deux pays voient donc leurs destins étroitement liés4.
Inversement, la peur de l'Allemagne se teinte d'une véritable haine en France lorsque l'unification de l'Allemagne initiée par Bismarck se fait dans la défaite et l'humiliation de la guerre de 18705. La rupture est définitivement consommée, et il a suffit d’une étincelle pour permettre à un peuple, se sentant humilié, de prendre sa revanche.
Les premières années du XXe siècle ont connu des crises épisodiques : de la canonnière d'Agadir6, aux nombreux incidents de frontières franco-allemands, ainsi que deux guerres balkaniques ses nombreuses tensions concourent à des rivalités économiques et coloniales persistantes entre les différents États européens. Les jeux des alliances des empires coloniaux avaient pris une telle importance qu'un seul acte pouvait conduire à l'embrasement général. Cette « amorce », au déclenchement de la Première Guerre mondiale fut, le 28 juin 1914, l'assassinat de l'archiduc François Ferdinand et de son épouse. Deux morts qui allaient être rejoints par quelques 9 millions d'autres…
Après quatre années de conflits, la France et l’Allemagne tentent le redressement : Les deux pays sont dévastés, leurs populations souffrent, les conditions de vie sont difficiles, mais les souvenirs de la guerre et la peur d’un éventuel renouveau de la puissance allemande sont encore dans tous les esprits français. Ces craintes sont provoquées par des coups de force que la Société Des Nations, nouvellement crée, ne peut empêcher. L’Allemagne paie de façon irrégulière les réparations imposées par le Traité de Versailles7 du 28 juin 1920. Ce « Diktat » considéré pour bon nombre d’allemand comme inacceptable et insupportable exacerbe les sentiments contre les alliés mais surtout contre la France par une agitation nationaliste importante. L’occupation franco-belge de la Ruhr sera une des réponses au non-respect des clauses du Traité et va envenimer les relations entre les deux pays.
Dans ce contexte particulièrement difficile deux hommes, au parcours résolument opposé, se dégagent et commencent à s’imposer dans la vie politique en Europe et deviendront les porteurs de l’espoir de la détente franco-allemande.
Ce sont le Français Aristide Briand8, président du conseil et ministre des affaires étrangères, et l’autre allemand Gustav Stresemann, à la tête de la diplomatie allemande à partir de 1923.
Bien que maintenant des politiques intérieures différentes les deux hommes demeurent habités par un souci permanent de stabiliser la diplomatie entre les deux pays et de préserver une paix fragile
Une première étape est la signature, en 1925, des accords de Locarno. Dans la continuité Briand et la France permettront à l’Allemagne d’entrer dans la société des nations le 8 septembre 1926. La persévérance de ses deux personnalités est récompensée en décembre de la même année par le prix Nobel de la paix permettant alors d’espérer en une réconciliation franco-allemande.
Malheureusement le décès de Gustav Stresemann9, cumulé à la crise financière de 1929, puis le décès d’Aristide Briand le 7 mars 1932 et la montée insoutenable de l’extrémisme en Italie et en Allemagne mettent définitivement un terme au rapprochement franco-allemand, tout comme au projet prémonitoire d’union fédérale européenne. Ils seront les prémisses de nouvelles catastrophes qui aboutiront inexorablement à la Seconde guerre Mondiale.
Après deux conflits mondiaux, et tirant de l’expérience de l’horreur concentrationnaire une leçon d’espérance de part et d’autre du Rhin, il s’agissait pour les hommes de bonnes volontés de resserrer entre les deux voisins les liens distendus depuis trente ans. Ainsi dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale, des hommes, des deux côtés, ont entrepris de rapprocher les deux ennemis d’hier et d’installer définitivement la paix en Europe. Quelques Français, à l’image du père du Rivau ou de Joseph Rovan10, ont voulu faire l’effort de pardonner… Dans le domaine des médias, les deux association-sœurs : le Bureau International de Liaison et de Documentation et la Gesellschaft für übernationale Zusammenarbeit11 œuvrent ensemble par l’édition d’une revue bilingue franco-allemande à partir de 1945. De même, des rencontres entre jeunes des deux pays sont organisées dès 1946…
Désormais, il ne s'agit plus seulement de composer avec l'histoire ou la géographie, mais de construire ensemble la paix européenne et de mettre un terme définitif à toutes les rancœurs et affrontements passés. Les relations franco-allemandes s'inscrivent alors dans une double dynamique : « endiguement » de la puissance allemande dans un cadre européen, et rapprochement des gouvernements, administrations et sociétés civiles dans le cadre de la réconciliation entre les deux pays. C'est donc par nécessité et par raison (pressions anglo-saxonnes à l'occasion de la Guerre Froide notamment) plus que par « amour » que la France accepte la renaissance de l'Allemagne, une Allemagne divisée mais recouvrant progressivement tous ses attributs de souveraineté ; une Allemagne pacifique et européenne.
Les deux dynamiques fonctionnent d'ailleurs en symbiose faisant, au fils des années, des ennemis d’hier le « moteur » de la construction européenne : déjà, la signature du Traité de Paris de 1951 créant la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier. De même, le Traité de Rome12 en 1957 ne fut possible qu'à force de concessions franco-allemandes, respectivement dans les domaines industriels et agricole marquent le volontarisme du nouveau couple franco-allemand en Europe.
Mais le saut qualitatif dans les relations France-Allemagne reste toutefois la signature du Traité de l'Elysée, qui consacre le passage à une relation plus poussée et moins superficielle dans un cadre bilatéral renforcé bien qu’il y ait eu des hauts et des bas tout au long de son existence.
Le 22 janvier 1963, à Paris, le président Charles de Gaulle, le Premier ministre Georges Pompidou, le chancelier Konrad Adenauer et les deux ministres des affaires Étrangères, Gerhard Schröder et Maurice Couve de Murville, signent le document clef du rapprochement franco-allemand : le Traité entre la République Fédérale Allemande et la République Française sur la coopération germano-française. S’il n’est pas le premier acte de la réconciliation franco-allemande, le Traité de Élysée constitue la pierre de touche de cette relation particulière, car la plupart des progrès réalisés, par la suite, entre les deux pays s’inscriront dans son cadre.
Le Traité de Élysée, pour novateur qu’il soit, s’appuie déjà sur une quinzaine d’années de coopération bilatérale. Avec les progrès de l’idée européenne, le rapprochement bilatéral, tout en restant un objectif en soi, se trouve de plus en plus intégré dans le cadre plus large de la construction européenne.
Mais les relations entre les peuples, comme les relations entre individus, sont des constructions fragiles - d’où la nécessité de les inscrire dans un ensemble plus solide, de les lier par des institutions plus que par des promesses et des paroles apaisantes.
Le Traité de Élysée découle donc, en partie, de cette volonté d’assurer et de développer une amitié naissante entre les deux pays, et de la pérenniser, au-delà des changements d’hommes et du passage du temps. Le besoin s’en fait particulièrement sentir durant cette période : le retour de De Gaulle au pouvoir en France, en 1958, a ravivé les craintes d’un retour du nationalisme français ; quant à Adenauer, alors âgé de plus de 80 ans, il s’est engagé à quitter le poste de Chancelier fédéral à l’automne 1963 et craint que son successeur désigné, Ludwig Erhard13, ne montre pas le même enthousiasme que lui pour établir et approfondir une relation particulière avec la France.
En outre, le renforcement de l’amitié franco-allemande n’est pas la seule motivation à la signature du Traité : il faut tenir compte également des arrière-pensées sous-jacentes… Pour l’Allemagne, comme pour la France, il s’agit d’abord d’éviter un accord direct de l’une ou de l’autre avec l’Union Soviétique.
L’Allemagne espère par ailleurs trouver un soutien pour satisfaire ses aspirations à l’unité et à l’intégrité territoriale, tout en garantissant sa sécurité face à l’URSS. C’est enfin l’occasion d’obtenir l’égalité des droits avec les autres nations.
Quant à la France du général de Gaulle qui possède un ascendant politique certain sur son partenaire, elle voit dans la relation franco-allemande un moyen de poursuivre une politique de grandeur - et plus encore après la perte de son empire colonial. Cette coopération est aussi, dans l’esprit du Général, une chance d’œuvrer pour l’accélération de la construction européenne dans le but de pouvoir tenir ce rôle de « troisième force » entre les États-Unis et l’Union Soviétique, auquel la France aspire.14
Ces non-dits n’enlèvent toutefois rien au caractère historique de ce Traité, ni à son rôle décisif dans la réconciliation franco-allemande - comme le souligne la Déclaration Commune qui précède l’exposé de ses principales dispositions. Pour De Gaulle et Adenauer, cette réconciliation apparaît comme un « événement historique » après des siècles d’affrontements meurtriers, et fournit ainsi une occasion exceptionnelle pour consacrer cette amitié nouvelle et cette « solidarité » qui unit désormais les deux peuples.
La Déclaration Commune leur permet enfin de souligner l’importance de l’intégration européenne pour la paix et la prospérité en Europe, faisant du Traité de coopération franco-allemande un outil indispensable pour faire avancer la construction européenne.
Le Traité proprement dit s’organise en trois grands Titres, décrivant respectivement l’organisation, le contenu et la mise en œuvre du rapprochement franco-allemand.
1. Pour l’organisation de la coopération franco-allemande, l’accent est mis sur :
  • Le suivi régulier du programme de coopération (défini au Titre II), notamment par des rencontres fréquentes entre les chefs d’État et de Gouvernement des deux pays - au minimum deux fois par an ;
  • Le suivi de ce programme au niveau ministériel, au moyen de réunions trimestrielles pour les deux ministres des Affaires Étrangères, et mensuelles pour les hauts fonctionnaires de ces deux Ministères ;
  • La nécessité de rencontres régulières entre les autorités chargées de la Défense, de l’Éducation et de la Jeunesse, ainsi que le besoin de renforcer et développer les structures bilatérales déjà existantes ;
  • Le besoin de coordonner ces activités, d’où la création de commissions interministérielles de chaque côté du Rhin, également chargées de faire un rapport annuel au Gouvernement sur l’état de la coopération entre les deux pays, et habilitées à proposer des initiatives pour faciliter ou améliorer la coopération bilatérale. En France, c’est la Commission Interministérielle de Coopération France - Allemagne qui assume ces tâches.
2. Le programme de coopération bilatérale, quant à lui, privilégie alors trois domaines particuliers : les Affaires Étrangères, la Défense, et la Jeunesse et l’Éducation.
  • Les Affaires Étrangères.
- Des consultations devront avoir lieu de manière à parvenir, si possible, à des positions analogues en la matière - et notamment en ce qui concerne la construction européenne, les relations Est / Ouest, et les positions au sein des organisations internationales telles l’OTAN.
- Les informations sur les missions effectuées dans les pays tiers devront également être communiquées au partenaire.
- Une concertation étroite, voire des programmes communs en matière d’aide au développement sont requis.
  • La Défense.
- Le rapprochement des doctrines stratégiques et tactiques est souhaitable, ainsi qu’un travail en commun sur l’armement (élaboration des armes ; financement des programmes ; etc.)
- L’accent est encore mis sur les échanges de personnels entre les deux Ministères, pour accélérer leur rapprochement.
  • Éducation et Jeunesse.
- Les efforts doivent porter en priorité sur l’apprentissage de la langue du partenaire, et notamment son développement dans l’enseignement supérieur des deux pays.
- Le traité appelle également au développement des équivalences entre les deux pays, en termes de période de scolarité, d’examens ou de reconnaissances des diplômes.
- La concertation et la coopération dans la recherche scientifique doivent être encouragées.
- Le Traité insiste enfin sur la nécessité d’accroître les échanges collectifs, notamment de jeunes, entre les deux pays, pour une meilleure compréhension mutuelle. A cet effet, un organisme spécifique devra voir le jour, financé par les deux pays. C’est ainsi que sera créé l’OFAJ (Office Franco-Allemand pour la Jeunesse) lors du tout premier sommet franco-allemand, à Bonn, en juillet 1963.
3. Les dispositions finales :
Elles insistent surtout sur les efforts à fournir pour une mise en œuvre rapide, immédiate du Traité, et prévoient en outre que les partenaires européens de l’Allemagne et de la France dans la Communauté Économique Européenne (CEE) seront tenus informés des progrès réalisés dans la relation franco-allemande.
Au traité de l’Élysée lui-même, il convient toutefois d’ajouter le Préambule, voté par le Bundestag et conditionnant la ratification - finalement acquise le 16 mai 1963 - du Traité de coopération franco-allemand.
Ce Préambule rappelle les grands objectifs de la RFA :
  • autodétermination et unité allemande ;
  • alliance avec les États-Unis ;
  • défense occidentale intégrée ;
  • Europe supranationale et ouverte à de nouvelles candidatures (notamment britannique) ;
  • intégration économique et libéralisme douanier.
Ces objectifs ne doivent pas être sacrifiés, pour importants qu’ils apparaissent être, à l’amitié avec la France. Les remarques désillusionnées semblent alors faire croire que ce traité paraît déjà mort-né.
Ainsi les premières années de coopération peuvent faire croire à un échec, tant les malentendus et divergences ne manquent pas. En effet instituer une coopération étroite entre deux États n’est pas chose aisée, et plus encore lorsqu’il s’agit de deux anciens « ennemis héréditaires ». Aussi, le Traité de l’Élysée ne suscita-t-il pas qu’espoirs et enthousiasme à sa signature.
En dehors du « couple » franco-allemand, les critiques n’ont pas manqué : les États-Unis, par exemple, désapprouvaient les implications politico-militaires du Traité. Les partenaires européens, quant à eux, craignaient que ce rapprochement entre les deux pays ne se fît aux dépens de la cohésion de la CEE et des progrès de l’intégration européenne, d’autant plus que De Gaulle préférait « l’Europe des Patries » plutôt que la « patrie européenne »…
Au sein même du tandem franco-allemand, les réactions furent mitigées. Les Européens convaincus et les tenants d’une Europe supranationale partageaient la crainte des pays voisins membres de la CEE pour l’avenir de la construction européenne. D’autres, notamment en RFA, s’inquiétaient de la politique de grandeur menée par la France et redoutaient qu’elle ne prît le pas sur la réconciliation ou n’aboutît à un réveil des nationalismes en Europe. Plus largement, enfin, les plus nationalistes craignaient le sacrifice des intérêts nationaux, allemands ou français, sur l’autel de l’amitié franco-allemande.
Le Traité souffrait en outre de contradictions internes qui le fragilisèrent dès sa naissance. En premier lieu, l’attachement de la France à sa souveraineté paraît difficilement conciliable avec la volonté de se lier toujours plus avant, et dans toujours plus de domaines avec l’Allemagne, de même qu’avec l’objectif du Traité d’œuvrer pour faire progresser l’intégration européenne. Et l’attachement de la RFA à la relation Bonn - Washington (relation sur laquelle l’Allemagne se repose pour sa sécurité notamment), comme le Préambule ajouté par le Bundestag, détournaient pareillement le Traité de ses objectifs prioritaires.
Le scepticisme ne fut pas l’apanage de quelques esprits chagrins et atteignit jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir. Le général de Gaulle, dont l’appui, quoique tardif, à la réconciliation franco-allemande, puis au Traité, avait permis de gagner l’assentiment populaire au rapprochement franco-allemand, dressait dès 1964, lors d’une conférence de presse, le constat d’échec du Traité. De Gaulle regrettait qu’il n’ait pu être ratifié qu’avec un préambule le vidant de son sens, et qu’il n’ait pu déboucher sur une ligne de conduite commune ni sur une véritable solidarité entre les deux pays. Selon lui, le Traité de coopération, s’il avait permis de développer les contacts entre les Administrations des deux États, n’était plus en 1965 qu’une « cordiale virtualité », qui n’aura duré, pour reprendre sa propre métaphore, que ce que durent les jeunes filles et les roses : seulement l’espace d’un matin… Et la France de s’engager alors dans une politique extérieure de plus en plus indépendante du « bloc occidental », et de plus en plus critiquée à Bonn.
Pourtant, le Traité de l’Élysée n’a pas démérité. Comme Adenauer l’avait souligné, en réponse à De Gaulle, les rosiers sont des arbustes résistants… De fait, le Traité a fêté le 22 janvier 2008 ses 45 ans de bons et loyaux services, et se porte plutôt bien malgré les tensions et désaccords de fond, qui n’ont pas manqué d’apparaître entre les deux partenaires depuis sa signature. S’il n’est pas parfait (mais comment un document instituant une coopération étroite entre ces deux pays, et dans des domaines si sensibles, le serait-il ?), et s’il n’a pas permis d’éviter les pierres d’achoppement (cf. l’OTAN , le nucléaire , ou le conflit yougoslave, la pondération des voix, par exemple), il n’en a pas moins à son actif de nombreux points positifs à commencer par les échanges de jeunes entre les deux États.
Depuis 1963 l’Office Franco-Allemand pour la Jeunesse a permis à plusieurs millions de jeunes, entre 1963 et 2008, de partir à la découverte du partenaire, pour mieux maîtriser sa langue et mieux le connaître.
Surtout, le traité de l’Élysée a fourni un cadre propice à la discussion, pour régler, dans un nombre croissant de domaines, les difficultés pouvant surgir sur le chemin du rapprochement franco-allemand, tant sur des questions bilatérales qu’européennes ou d’actualité. Toutes les rencontres au sommet ont ainsi eu lieu depuis 1963 ; les réunions entre ministres et hauts fonctionnaires des Affaires Étrangères se sont intensifiées, et les thèmes abordés sont devenus plus précis ; les Administrations découvrent les rouages à l’œuvre chez le partenaire, apprennent à se connaître et à travailler ensemble plus efficacement, sur de nouveaux sujets, parfois sensibles - comme l’immigration par exemple.
Ce traité, unique en son genre, est donc devenu un symbole, la consécration du désir de bonne entente entre deux pays, leur permettant de n’être pas seulement de simples voisins, et moins encore des étrangers l’un pour l’autre, mais de devenir de véritables amis, proches, et dont les liens s’inscrivent dans la durée. Toutefois même s’il est une référence de ce que peuvent accomplir deux peuples dans l’histoire des relations internationales il n’a malheureusement pu servir à l’identique dans des projets initiés par des fondations françaises et allemandes touchant au rapprochement israélo palestinien ou dans les Balkans.
 
1Konrad Adenauer né le 5 janvier 1876 à Cologne et mort le 19 avril 1967 à Rhöndorf, était un homme politique allemand chrétien-démocrate. Il fut de 1949 à 1963 le premier chancelier fédéral de la République fédérale d’Allemagne.

2Le traité de Westphalie en 1648 marque la fin de la terrible Guerre de Trente Ans, il redistribue les territoires de l'Empire en particulier au profit des princes protestants avec la sécularisation d'un grand nombre d'évêchés ou d'abbayes. Cette nouvelle carte du Saint Empire ne connaîtra que quelques modifications mineures jusqu'à la fin de l'Ancien Régime.

3L’enthousiasme des intellectuels allemands pour les premiers temps de la Révolution Française et de l’Empire. Quand la Révolution éclate en France, Beethoven, Hegel, Schelling apportent leur adhésion enflammée. Les intellectuels allemands sont d’autant plus séduits par les premiers temps de la Révolution qu’une révolution leur paraît très improbable chez eux comme le note Wieland. Des Allemands passionnés de liberté comme Forster, Reinhard, Campe, Wilhelm von Humboldt, Anarchis Cloots accourent à Paris. Klopstock salue la « brise du matin » qui vient de France et le « soleil naissant » de la liberté. Hölderlin célèbre « le pas de géant » de la République. En 1792, la Convention accorde à Schiller, Klopstock et à quelques autres Allemands, le titre de citoyen d’honneur de la République. Durant la période napoléonienne la fascination exercée par la France reste grande : En 1804, Beethoven compose sa Symphonie héroïque qui est destinée à glorifier Napoléon Bonaparte. En 1806, Hegel assiste à l’entrée de Napoléon à Iéna qualifiant l’empereur d’ « âme du monde ». En 1808, Napoléon rencontre Goethe qu’il fait chevalier de la Légion d’honneur. Jacques BINOCHE : Histoire des relations franco-allemandes de 1789 à nos jours. Paris : U Masson, Armand Colin 1996, p. 7.

4Les artistes, Expressionnistes. En Allemagne, l’art d’avant la Première Guerre mondiale se développe à travers de constants rapprochements et de constantes confrontations avec Paris. Cette rencontre entre artistes allemands et français se déroule cependant sur une voie à sens unique : Rares sont les impulsions qui viennent d’Allemagne. L’engagement existentiel, par contre, pousse les Modersohn-Becker, Lehmbruck, Macke, Beckmann à partir pour la France. Mais les artistes ont une vision à retardement : Ce sont les impressionnistes, Cézanne, Van Gogh, à la rigueur Gauguin qu’ils cherchent. Dans l’Allemagne de cette époque, l’art se caractérise par deux tendances : d’un côté, l’expressionnisme et tout son irrationalisme, et, de l’autre côté, la tentative d’organisation et d’objectivation. Les années vingt en sont marquées : le comportement ironique et agressif des dadaïstes de Berlin, le Bauhaus, la « Nouvelle Objectivité ». Cet art ne peut que devenir politique en Allemagne. Kandinsky, Baumeister, El Lissitzky et Schlemmer élargissent le cercle d’action de l’art jusqu’au théâtre et au domaine de l’architecture et de la décoration. La guerre marque une césure des rapports artistique à sens unique : Dada, mouvement international de refus, ne connaît pas les frontières et bénéficie de l’intermédiaire de Arp, de Max Ernst et de Tzara qui sont à cheval sur les langues et les cultures. Werner SPIES : Introduction. In : Paris-Berlin. Rapports et contrastes France-Allemagne 1900 – 1933. Catalogue d’exposition, Centre National d’Art et de Culture Georges Pompidou, 12 juillet – 6 novembre 1978 ; Günter METKEN : Regards sur la France et l’Allemagne. In : Paris-Berlin. Rapports et contrastes France-Allemagne 1900 – 1933. Catalogue d’exposition, Centre National d’Art et de Culture Georges Pompidou, 12 juillet – 6 novembre 1978.

5La fin de la guerre de 1870. Le 18 janvier 1871, Guillaume 1er, roi de Prusse est proclamé comme empereur allemand à Versailles. Le Traité de Francfort-sur-le-Main du 10 mai 1871 demande que la France cède l’Alsace et une partie de la Lorraine. La guerre de 1870 – 71 peut être considérée comme le point de départ des relations franco-allemandes contemporaines. Pour la France, c’est la ruine de tout un univers intellectuel qui la mettait au centre de l’Europe et du monde. Pour l’Allemagne, par contre, c’est la naissance d’une nouvelle puissance. L’antagonisme franco-allemand marque toute la période de 1870 à 1890, et même au-delà. Jacques BINOCHE : Histoire des relations franco-allemandes de 1789 à nos jours. Paris : U Masson, Armand Colin 1996, p. 39.
6On désigne par l'expression « crise d'Agadir », l’incident militaire et diplomatique qui eut lieu en 1911, entre la France et l'Allemagne, provoqué par l'envoi d'une canonnière de la marine de guerre allemande dans la baie d'Agadir au Maroc
7Le Traité de Versailles règle le sort territorial, économique et financier de l'Allemagne. Il est signé au même endroit où l'empire allemand avait été proclamé en 1871. Ce traité règle le sort des possessions allemandes : il restitue l'Alsace-Lorraine à la France ; Le Traité de Versailles règle le sort territorial, économique L’Allemagne perd 1/7 de son territoire et 10% de sa population. Aux clauses territoriales s'ajoutent des clauses économiques et financières. L'Allemagne est considérée comme seule responsable de la guerre.

8Aristide Briand, né le 29 mars 1862 à Nantes, mort le 7 mars 1932 à Paris, est un homme politique et diplomate français. Onze fois président du Conseil — l'équivalent du Premier ministre sous la troisième République — vingt fois ministre. Sa grande œuvre, qu'il poursuivit sans relâche, jusqu'en 1932, fut la réconciliation entre la France et l'Allemagne. Pour cela il reçut avec son homologue allemand, Gustav Stresemann, le Prix Nobel de la paix en 1926, après les accords de Locarno.

9Gustav Stresemann est un homme politique allemand ayant été chancelier du Reich (10 mai 1878 à Berlin - 3 octobre 1929 à Berlin.).

10Fils d’une famille allemande d’origine juive, Joseph Rovan quitta Berlin et s’installa à Paris en 1934 pour fuir le nazisme. Entré dans la Résistance dès 1940, il fut arrêté en février 1944 puis déporté à Dachau où il rencontra le gaulliste Edmond Michelet qui, devenu ministre à la Libération, le nomma directeur de cabinet. Joseph Rovan fut un acteur infatigable des relations franco-allemandes. Dans cet esprit, il présida le Bureau international de liaison et de documentation franco-allemand et dirigea Documents, « revue des questions allemandes », de 1978 à 2000. 

11Bild / GÜZ. Le Bureau International de Liaison et de Documentation (BILD) et la Gesellschaft für Übernationale Zusammenarbeit (GÜZ) sont deux associations jumelles constituant respectivement la branche française et allemande d’un organisme dû à une initiative privée, Jean Du Rivau était le premier, dès août 1945, à s’engager sur la voie du rapprochement et de la réconciliation entre la France et l’Allemagne. Le fondateur a souhaité, dès les premiers mois qui suivaient la fin de la guerre, permettre et favoriser des rencontres entre Français et Allemands afin qu’ils puissent s’interroger mutuellement sur leur passé. Depuis 1945, les deux associations apportent leur contribution à ces objectifs en informant, en organisant des rencontres interpersonnelles et interculturelles, en donnant les moyens d’apprendre la langue du partenaire. Elles publient Documents, revue des questions allemandes, qui informe ses lecteurs sur les aspects politiques, économique, sociaux et culturels de l’Allemagne et Dokumente, Zeitschrift für den deutsch-französischen Dialog, qui informe sur la France. 50, rue de Laborde – 75008 Paris.
12Le Traité de Rome. Le 25 mars 1957, les gouvernements des Six signent à Rome le traité instituant une Communauté économique européenne (CEE) qui prévoit notamment une union douanière et la mise en œuvre de politiques communes. Un second traité est également signé créant la Communauté européenne de l’énergie atomique (EURATOM). Il a pour objet le contrôle de l’utilisation pacifique et du développement de la recherche en matière nucléaire. Les deux traités entrent en vigueur le 1er janvier 1958. Pierre GERBET / Françoise DE LA SERRE / Gérard NAFILYAN (Éd.) : L’Union politique de l’Europe. Jalons et textes. Paris : La documentation française 1998, p. 29.

13Ludwig Erhard, né le 4 février 1897 à Fürth et mort le 5 mai 1977 à Bonn, était un homme politique ouest-allemand démocrate-chrétien d’orientation libérale. Ministre fédéral de l’Économie de 1949 à 1963 et chancelier fédéral de 1963 à 1966, il est considéré comme le père du « miracle économique allemand » de l’après-guerre et de l’économie sociale de marché.

14Politique étrangère des années 1970 et 1980. Le départ de De Gaulle en 1969 marque le début d’une grande ouverture de la France sur l’Europe. Les gouvernements successifs des présidents Pompidou, Giscard d’Estaing et Mitterrand acceptent d’élargir et d’approfondir la Communauté. La dévaluation du franc en août 1969 peut être considérée comme un signe d’ouverture vers l’Allemagne. Le rapprochement avec les États-Unis et l’acceptation de laisser entrer la Grande-Bretagne dans le Marché commun sont des éléments qui permettent la relance de l’Europe. Un accord entre l’Europe des Six et le Royaume uni est conclu le 23 juin 1971. La politique d’ouverture européenne se poursuit sous les présidences de Giscard d’Estaing et de Mitterrand. Les Allemands restent attachés à la réconciliation franco-allemande mais pas de façon exclusive : Ils ne conçoivent pas d’Europe sans liaison avec les Américains, les Britanniques et l’ensemble des pays démocratiques européens. L’objectif de la politique allemande reste l’unité de l’Allemagne – même si celle-ci semble hypothétique et lointaine (jusqu’à l’effondrement de l’Union soviétique et la fin du Bloc de l’Est). Aux élections de 1969, les socialistes accèdent au pouvoir en RFA. Le nouveau chancelier Brandt porte principalement son action sur la politique à l’Est (Ostpolitik) : Son objectif est de « normaliser » les relations de la RFA avec l’URSS et les démocraties populaires en rendant la division de l’Allemagne supportable par le rapprochement et la concertation avec l’Est. Des points de vues régulièrement différents sur la construction de l’Europe, la défense commune, la politique à l’Est, les relations transatlantiques, l’agriculture, le GATT, le libre-échange, les télécommunications et la politique monétaire ne heurtent pas aux principes de réconciliation, de puissance et de construction européenne auxquels obéissent les relations franco-allemandes au cours des années 1970 – 1980. Jacques BINOCHE : Histoire des relations franco-allemandes de 1789 à nos jours, U Masson, Armand Colin, Paris, 1996, p. 279.

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