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NOVEMBRE 2016

L’offensive Broussilov

par Sylvain FERREIRA

La plus grande opération de la guerre

Alors que l’historiographie de la Grande Guerre se focalise sur le front occidental, il nous apparaît comme essentiel de présenter le front oriental à l’occasion du centenaire de l’offensive « Broussilov ». Considérée par les historiens comme la plus importante opération de la guerre, son étude nous permet de mieux comprendre le rôle déterminant joué par la Russie dans la victoire de l’Entente et de souligner l’apport majeur de cette opération dans l’évolution de l’art de la guerre. 

En décembre 1915 au cours de la conférence de Chantilly (voir MAG n°9), Joffre a imposé aux Alliés de passer à l’offensive à l’ouest et à l’est en juin 1916 afin de profiter de la large supériorité numérique des armées alliées pour venir à bout de la Triple Alliance. Dans ce contexte, l’armée russe pourtant fragilisée par les terribles défaites de l’année 1915 et l’échec des opérations du lac Naroch en mars 1916, se prépare à lancer une offensive générale. Le 14 avril 1916, l’état-major général (la STAVKA) dirigé par le général Alekseyev se réunit autour du Tsar Nicolas II à Moguilev. Alors que la réunion s’achève sur un projet d’offensive limitée au nord des marais du Pripet, le général Broussilov, qui commande le Front Sud-Ouest (près de 600 000 hommes), prend la parole pour proposer son concours en déclenchant une offensive d’envergure sur l’ensemble de son front. Selon lui, cette initiative permettrait, même en cas d’échec, de fixer les réserves ennemies facilitant ainsi la tâche de ses collègues Evert et Kouropatkin au nord. Malgré la surprise de l’auditoire, Alekseyev acquiesce, à condition que Broussilov ne demande aucun renfort supplémentaire. 

Le 19 avril, Broussilov expose son plan à ses subordonnés. L’objectif est de réaliser dans le secteur de chacune des quatre armées (du nord au sud : 8e, 11e, 7e et 9e) du Front Sud-Ouest une poussée sur un front d’une vingtaine de kilomètres maximum en utilisant la légère supériorité numérique russe (132 000 hommes) face aux Austro-Hongrois. Le but principal de l’offensive doit amener les forces russes à s’emparer des nœuds ferroviaires stratégiques de Kovel, Loutsk, c’est la mission assignée à la 8e armée. Broussilov considère qu’il faut attaquer simultanément en différents points pour empêcher les Austro-Hongrois d’engager facilement leurs réserves et les maintenir dans le doute sur l’endroit où s’exercera l’effort principal.

Compagnie du 7ème chasseur russe


Les chefs d’armées doivent identifier les secteurs les plus fragiles du dispositif ennemi afin d’optimiser leurs chances de succès. Enfin, les réserves du Front doivent être installées au plus près des premières lignes pour exploiter rapidement toute percée. Les préparatifs doivent être terminés le 11 mai même si la STAVKA n’a pas encore déterminé une date pour l’offensive. 


L'armée russe en 1916 : un colosse en pleine croissance ? 

En 1916, l’armée russe n’a plus exactement le même visage qu’en août 1914. Si elle souffre encore de nombreuses carences (ingérence de la famille impériale, officiers généraux incompétents, dotation en matériels, motorisation insuffisante, formation des troupes en deçà des armées occidentales) et que les pertes (tués, blessés, prisonniers) subies depuis 1915 sont effroyables (300 à 400 000 pertes par mois en 1915), elle a su peu à peu se mettre au niveau de ses adversaires, notamment face à l’armée austro-hongroise.

Depuis la fin 1915, la production et la livraison de fusils, de pièces d’artillerie, de munitions et d’obus a permis d’augmenter la capacité opérationnelle de l’armée tsariste et, au printemps 1916, elle aligne plus de 2 millions de soldats armés d’un fusil et dotés individuellement de 400 cartouches. A l’échelle tactique, des unités de grenadiers ont été constituées pour mener les assauts des tranchées. Le nombre de mitrailleuses disponibles en première ligne augmente. Des officiers français et japonais sont à l’œuvre pour former les artilleurs russes. Les pertes dans les rangs des officiers présents en 1914 sont telles que le haut-commandement n’a pas eu d’autres choix que de promouvoir des sous-officiers et des hommes issus des rangs. Même si ces promotions ne dépassent pas les cadres d’officiers subalternes on constate une amélioration du niveau des officiers dans toute l’armée y compris avec l’arrivée de l’infatigable général Alekseyev à la tête de la STAVKA. Il faut souligner également l’obstination légendaire des fantassins russes (dont 75 % sont des paysans – moujiks) et leur capacité à endurer les pires souffrances, à condition bien sûr qu’ils soient menés par des officiers respectueux et compétents. Broussilov se fait d’ailleurs remarqué par ses nombreuses visites au front, non seulement pour être vu de ses hommes, mais aussi pour se faire une meilleure idée de la situation de tel ou tel secteur. 

Obusiers russes



Officiers préparant l’offensive dessin de Wladimiroff - 17 juin 1916
Cette montée en puissance n’est bien sûr pas homogène et notamment en ce qui concerne les officiers généraux qui commandent les armées et les Fronts (équivalents des groupes d’armée en France). C’est notamment le cas au sein du Front Sud-Ouest que commande Broussilov : le général Kaledine qui lui a succédé à la tête de la 8e armée montre peu d’entrain pour passer à l’offensive. Lechitski, en charge de la 9e armée se plaint constamment de son manque d’artillerie lourde tandis que Scherbatcheff (7e armée) conteste les méthodes d’attaque préconisées par son supérieur. Seul le général Sakharov à la tête de la 11e armée manifeste de la bonne volonté à l’égard du projet d’offensive. Il faut des trésors d’intelligence et de patience à Broussilov pour convaincre ses subordonnés d’adhérer à son projet et surtout de le mettre en œuvre le moment venu. Enfin, au-delà des talents incontestés de Broussilov, ce dernier s’appuie sur un des meilleurs états-majors de l’armée impériale composé de brillants officiers dont le jeune colonel Dmitri Karbychev qui deviendra plus tard un expert des fortifications et verra décerné le titre de « Héros de l’Union soviétique » pendant la Seconde Guerre mondiale.


Un plan novateur et audacieux

Pour préparer une offensive d’une telle ampleur, Broussilov va rompre avec les principes offensifs en vigueur depuis le début de la guerre tout en s’inspirant de certains concepts développés par l’armée française en septembre 1915 lors de la deuxième offensive de Champagne. Tout d’abord, nous l’avons évoqué, Broussilov planifie quatre attaques, un par armée sous ses ordres, sur un front moyen de 15 km. Cela créera la confusion chez les Austro-Hongrois et les empêchera d’engager leurs réserves sur un seul point du front comme c’était jusqu’alors le cas dans tous les scénarios d’offensive depuis le début du conflit quel que soit le théâtre d’opération. Il sait également que cela empêchera ses mêmes réserves de soutenir les Allemands attaqués par Evert et Kouropatkin. Ensuite, Broussilov préconise, en s’appuyant sur l’exemple français, de masser les réserves russes au plus près des premières lignes en aménageant des places d’armes - platsdarmy – et de nombreux boyaux de communication vers le front. D’avril à mai, les soldats russes vont également manier la pelle et la pioche pour creuser des tranchées d’approche et des tunnels afin de limiter à une soixantaine mètres la distance à parcourir par les troupes d’assaut. 


Pour préparer l’assaut, Broussilov privilégie un bombardement d’artillerie très intense mais court pour surprendre les Austro-Hongrois. De plus, l’aviation russe a multiplié les missions de reconnaissance pour cartographier l’ensemble du dispositif ennemi. Les détails manquants sont fournis par les prisonniers et les nombreux déserteurs, notamment les Tchèques. Chaque batterie austro-hongroise a ainsi été repérée et, le jour J, les artilleurs russes les réduiront au silence. Là encore, Broussilov innove en préférant des tirs précis et efficaces à un déluge de feu aux résultats aléatoires. Chaque type de pièces se voit ainsi attribuer une mission spécifique : l’artillerie de campagne doit appuyer l’infanterie en créant des brèches dans les réseaux de barbelés et en détruisant les nids de mitrailleuses. L’artillerie lourde doit interdire la montée en ligne des renforts en ciblant les tranchées de communication. 


Entrée de Russes à Czernowitz
Pour parfaire ce dispositif, Broussilov a demandé aux officiers d’artillerie de collaborer étroitement avec les fantassins pour élaborer avec eux leurs plans de feu. De même, il a insisté pour que l’artillerie lourde soit au plus près du front pour, là encore, garantir une bonne coordination avec l’infanterie. En ce qui concerne l’infanterie, les repérages effectués permettent de fabriquer des maquettes détaillées de chaque secteur d’assaut. Ces maquettes offrent aux officiers une base de travail pour répéter inlassablement chaque détail de l’attaque.

Chaque assaut sera mené en quatre vagues avec des objectifs précis à atteindre : la première constituée de grenadiers, ils doivent ouvrir une brèche dans le dispositif ennemi et détruire tout îlot de résistance. La deuxième, elle aussi constituée de grenadiers et placée 200 m derrière la première vague, doit attaquer la seconde ligne de tranchées. La troisième vague doit acheminer les mitrailleuses jusqu’à la seconde ligne ennemie conquise pour repousser toute contre-attaque, tandis que la quatrième vague doit élargir la brèche. Enfin, la cavalerie doit se tenir prête à se répandre sur les arrières de l’ennemi pour achever la désintégration de son dispositif.

Marche vers Halicz traversée de la rivière Horozanka



4 juin 1916, l’offensive commence

Initialement prévue pour être coordonnée avec l’offensive franco-britannique sur la Somme, l’offensive Broussilov doit être avancée suite à au déclenchement de l’offensive austro-hongroise sur le front italien le 15 mai. Le front italien est enfoncé et plus de 40 000 soldats italiens sont faits prisonniers. Le 20 mai, le roi d’Italie demande au Tsar d’avancer la date des opérations prévues à l’est pour soulager son armée. Alekseyev interpelle Evert mais celui-ci n’est pas encore prêt. Il se tourne alors vers Broussilov qui déclare être prêt pour le 4 juin.


Prisonniers autrichiens
Le jour J à 4h du matin, l’artillerie russe démarre un bombardement de près de trois heures sur les positions austro-hongroises. A 18h, l’infanterie russe passe massivement à l’attaque. Dans la matinée du 5, elle déborde partout les positions ennemies. Certains corps d’armée austro-hongrois encaissent près de 80 % de pertes dont de très nombreux prisonniers. Dans le secteur de la 8e armée, les Russes parviennent aux abords de Loutsk dès le 6 juin. La ville tombe le 8.

Comme l’espérait Broussilov, les maigres réserves dont disposent les Austro-Hongrois sont engagées par petits paquets sur l’ensemble du front et ne peuvent arrêter la progression russe. La 8e armée poursuit donc sa marche en avant vers Kovel.

Les Russes ont repoussé les Austro-Hongrois de plus de 45 km sur un front de plus de 80 km de long. Broussilov choisit alors de porter l’effort principal de la 8e armée vers le nord pour tenter de prendre les forces allemandes qui font face à Evert de flanc. On lui reprochera longtemps de ne pas avoir attaqué le flanc nord de l’armée autrichienne en perdition. Son choix est pourtant le bon car il sait que les Allemands sont prêts à le contre-attaquer sur son flanc nord.

En effet, dans le même temps, Falkenhayn, le chef du Grand Etat-Major allemand (OHL) rencontre son homologue austro-hongrois Conrad von Hötzendorf pour tenter d’organiser une riposte. Il préconise tout d’abord de suspendre l’offensive autrichienne en Italie et dans un second temps de monter une contre-attaque pour reprendre Kovel. Ces dispositions auraient pu voler en éclats si Evert avait alors lancé, comme prévu, son offensive. Malheureusement pour les Russes, Evert manque d’allant et reporte plusieurs fois la date de son entrée en scène, laissant passer une formidable occasion de profiter de sa supériorité numérique et de la raréfaction des réserves de l’Alliance. L’offensive russe au nord se réduit à une démonstration sans aucun résultat substantiel, et Alekseyev décide contre l’avis de Broussilov de transférer des forces du nord vers le Front Sud-Ouest brisant ainsi le concept d’attaquer le front ennemi en plusieurs points. Du 18 juin au 30 juin, les forces de l’Alliance sous le commandement du général allemand von Linsingen tentent de contre-attaquer en vain et sont stoppées. Le 2 juillet, Evert passe engage enfin l’offensive générale. C’est une catastrophe pour l’armée russe qui perd 80 000 hommes en 6 jours. Broussilov est désormais seul à conserver l’initiative sur son Front. La seconde phase de l’offensive va s’ouvrir à partir du 28 juillet et amènera la 9e armée du Front Sud-Ouest aux pieds de Carpates entraînant l’entrée en guerre de la Roumanie dans le camp de l’Entente.


Un bilan contrasté

Sur le plan stratégique, l’opération Broussilov consacre tout d’abord la stratégie continentale des Alliés voulue par Joffre, puisqu’elle contraint les Allemands a définitivement suspendre toute action offensive contre Verdun d’une part et sur le front italien d’autre part. Elle marque également l’effacement de l’armée austro-hongroise totalement démoralisée par l’ampleur de sa défaite : 408 000 prisonniers sont tombés entre les mains des Russes, 567 000 morts et blessés. Les Allemands perdent plus de 350 000 hommes tués, blessés, prisonniers ou disparus. Ce succès a coûté 440 000 tués et blessés et 60 000 prisonniers à l’armée tsariste. Ces pertes de soldats dévoués et bien instruits ne pourront pas être remplacées ce qui jouera un rôle déterminant dans l’effondrement du régime et du pays en 1917. Enfin, le cumul de ces pertes donnent le tournis et dépassent largement celles de Verdun ou de la Somme. L’opération Broussilov demeure encore aujourd’hui comme l’une des campagnes les plus sanglantes de l’Histoire et par conséquent la plus sanglante de la Grande Guerre.

Soldats russes morts au champ d’Honneur


Sur le plan militaire, elle marque l’apogée de l’armée russe au cours de la guerre. L’offensive menée sous le commandement de Broussilov est une réussite inachevée, principalement en raison de l’échec du plan d’ensemble dans lequel elle s’inscrivait. Malgré tout, les innovations mises en œuvre par Broussilov sur le plan tactique et proto-opérationnel à une si grande échelle feront florès. Ce que les Allemands avaient commencé à expérimenter avec les embryons de « troupes d’assaut » (Sturmtruppen). Broussilov l’a expérimenté dans un cadre beaucoup plus vaste. De même, Broussilov, qui servira un temps dans l’Armée rouge après a révolution bolchevique, inspirera ces collègues officiers, et son exemple restera une base de réflexion pour les pères, soviétiques rappelons-le, de l’art opératif dans les années 20 et 30. Les Alliés occidentaux mais aussi les Allemands retiendront une partie de son héritage en 1917 et 1918 pour notamment améliorer leurs tactiques d’assaut en vue de chaque nouvelle offensive.


S.F.


Crédits pour toutes les photos Olivier Pierrard

Retrouverez les articles complémentaires sur la première partie de la campagne :

http://sam2g.fr/4-5-juin-1916-debut-de-loffensive-broussilov/

http://sam2g.fr/offensive-broussilov-exploitation-manquee/

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