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NOVEMBRE 2016

Le « Plan Surkov » de déstabilisation que vient de lancer l’Ukraine

par Karine BECHET-GOLOVKO

Les hackers sont à la mode. Clinton qui accuse la Russie d'utiliser des hackers pour craquer les mails des Démocrates, CNN qui annonce que des hackers américains ont piraté le site du Ministère russe des affaires étrangères - seulement c'est passé inaperçu, si c'est la vérité, car ce site n'est plus utilisé depuis longtemps. L'Ukraine, qui se sent un peu oubliée, redevenue le parent pauvre à qui l'on rappelle ses obligations pour rester à la table des grands, est en pleine crise existentielle. Elle aussi a des hackers. Qui doivent dévoiler des secrets à la face du Monde libre: comment la Russie va déstabiliser la situation en Ukraine pour provoquer des élections anticipées.

Et pour cela, quoi de mieux que d'annoncer d'avoir craqué, comme les grands, les mails de Vladislav Surkov, cette fois, le conseiller russe en charge de la situation. Sans compter le style parfois très ukrainien de ces documents, sur le fond l'on comprend à quel point le pouvoir ukrainien actuel a peur de sa chute, qu'il sent très proche.

Grande nouvelle: des hackers ukrainiens ont craqué la boîte mail de Vladislav Surkov. Et les Kiberhunta (traduction : la junte d'internet) ont mis en ligne des documents dont le titre est explicite : « Plan pour les premiers éléments de déstabilisation de la situation politico-sociale en Ukraine - Chatoun ».

Pourquoi pas comme nom de code Nevaliachka, mais non c'est trop optimiste, cette poupée ne tombe pas. Il vaut mieux que le titre soit clair, imaginez que les journalistes ne lisent pas la suite... Or, les auteurs sont certains de la chute de l'Ukraine.

Et la suite, il faut la lire. Cela mériterait une réelle analyse psychanalytique. Je regrette mon incompétence en la matière. Car en fait de Plan, les ukrainiens ont publié un bilan de leur activité, mis en avant leurs point faibles, éléments connus de tous mais qu'ils ne reconnaissaient pas encore à ce jour.

Ainsi, pour reprendre quelques grandes lignes :

Avant novembre 2016 :

  • critique de la politique socio-économique du Gouvernement actuel ;
  • réanimer les anciennes affaires de corruption et lancer des enquêtes de grande envergure sur la corruption aujourd'hui - c'est ce que leur demande le FMI, l'UE et les Etats Unis ;
  • modifier la Constitution pour y introduire des zones à statut particulier ( - ce qui est exigé par les accords de Minsk), créer des zones économiques particulières pour Odessa, Kharkov, Lvov ..
  • critique de l'efficacité de la police à lutter contre l'augmentation de la criminalité ;
  • critique de la décision du Gouvernement d'augmenter l'âge de retraite à 65 ans.

Octobre-décembre 2016 :

  • lancer des négociations avec les hommes d'affaires qui font de l'exportation ( - puisque ce sont eux qui ont le plus perdu de la fermeture des relations commerciales avec la Russie) et qui ont de l'influence en politique intérieure, notamment à la Rada, leur offrir un soutien médiatique et financier pour les prochaines élections; développer les liens avec les journalistes ;
  • organiser des manifestations ;
  • activer les organisations de défense des droits des minorités (des russes) et lancer des slogans (inacceptables manifestement) comme « le pays a besoin de la paix », « cela suffit de souffrir pour les intérêts des oligarques », etc. ;
  • organiser une campagne médiatique pour monter l'inefficacité du pouvoir ukrainien.

Je ne rentrerai pas plus dans le détail, vous pouvez vous amusez en lisant ces quelques feuillets.

Une question est sur toutes les lèvres: est-vrai ou est-ce un coup monté?

L'on pourrait dire que c'est vrai, pourquoi pas. Il doit bien exister dans les tiroirs russes plusieurs scénarios d'évolution de la situation en Ukraine, dont l'agressivité à ses frontières et dans les instances internationales constitue une menace directe pour sa sécurité intérieure russe. Poroshenko finalement a de la chance de ne pas avoir les Etats Unis comme voisin …

Evidemment, en Ukraine, à qui mieux mieux le SBU et le ministère de l'intérieur se pressent d'affirmer l'authenticité de ces documents. De son côté, la Russie, par la voie du porte-parole du Kremlin D. Peskovaffirme que l'on prête toujours beaucoup d'intentions à V. Surkov, dont il est assez éloigné.

G. Maskal, à la tête de la région ukrainienne de Transcarpatie, a de sérieux doutes sur l'authenticité de ce document en raison d'erreurs, grammaticales et autres, flagrantes, ressortant souvent de la langue ukrainienne. Sur le fond, il estime que tenter de créer dans sa région, aujourd'hui, une autonomie de type République de Donetsk est voué à l'échec et démonte une méconnaissance totale de la réalité de la situation.

Or, l'on peut reprocher beaucoup de chose à Vladislav Surkov, mais certainement ni la naïveté, ni l'incompétence. Par ailleurs, dans ses grandes lignes, ce Plan ne semble, pour sa part, ne pas avoir besoin ni de V. Surkov en particulier, ni de la Russie en général pour se réaliser.

La popularité des politiciens ukrainiens est très basse, ils se discréditent eux-mêmes, la confiance de la population est en chute libre. Ce que Kiev sait parfaitement. 

Que révèle ce Plan dévoilé par les ukrainiens eux-mêmes?

Ce Plan montre un état assez proche de la panique dans les rangs des dirigeants ukrainiens. L'on se souviendra des différentes insultes proférées lorsqu'on leur demande d'appliquer les accords de Minsk, de Baïden qui fatigue de parler plus souvent à Poroshenko qu'à sa femme, de la tension intérieure qui monte. Timoshenko, plus d'une fois, critique vertement la politique de Poroshenko, dont elle trouve le régime oligarchique très semblable, sur de nombreux points, à celui de Yanukovitch, l'ancien Président déchu lors du Maïdan. Elle a même affirmé qu'à Lvov, les gens demandaient le retour de Yanukovitch, dont le régime était certes corrompu, mais sous lequel ils vivaient mieux.

Ce plan révèle tous les échecs flagrants du régime (baisse des aides sociales, paupérisation de la population, augmentation de la criminalité, déstructuration du tissus économique et industriel, etc.) et toutes ses peurs profondes (campagne de dénigrement médiatique - autrement dit que cela sorte de la cuisine - manifestations sociales de personnes qui n'ont plus rien à perdre, renversement du régime).

Ce Plan est nécessaire pour justifier la potentielle réaction du régime envers le danger populaire. Si devant eux, ils ont des gens qui ont faim et froid, même l'Occident ne peut autoriser Poroshenko à leur tirer dessus. Si les chaînes de télé qui font des reportages objectifs sont systématiquement fermées et sous répression, il risque à terme d'y avoir une réaction. La pression idéologique doit rester. Les pays européens fatiguent de cette situation et ils ont assez à faire avec leurs propres problèmes, sans parler de leurs élections. Les leaders qui soutenaient l'Ukraine sont sur le départ (Obama sortant, Merkel en chute, Hollande discrédité). Les yeux peuvent être autorisés à s'ouvrir. 

Or, s'il s'agit d'un Plan organisé de l'extérieur, depuis cette Russie honnie par les Etats Unis et leurs Etats satellites, l'Ukraine se défend, elle n'est pas l'agresseur: contre des gens enrôlés pour déstabiliser un pays sur la voie de la démocratisation. L'on peut tirer, fermer des chaînes de télé/émissions, exclure des candidats. Puisque la critique n'est pas honnête, puisqu'elle est fabriquée et instrumentalisée pour faire tomber le régime.

La faiblesse du système est ici : l'impossibilité de la critique. C'est aussi cet élément qui fait douter de l'authenticité de ces documents. Et cette faiblesse on la retrouve aussi en France, on la retrouve au fondement même du système néolibéral qui nous gouverne. Ce système ne peut être populaire en raison des mesures anti-sociales qu'il exige, or les élections sont encore nécessaires pour garder les apparences. Il faut donc discréditer toute critique des fondements du système. 

Dans cette logique l'on voit publier Le négationnisme économique par P. Cahuc et A. Zylberberg. Le négationnisme a un sens très précis en France : la remise en cause des horreurs commises par les nazis et leurs alliés. Sur la méthode, il s'agit déjà d'une remise en cause de la signification concept, d'une réécriture de la langue et de la création d'une incertitude. Mais sur le fond, c'est simplement l'interdiction de toute forme de liberté de pensée, négation de la possibilité même de critique des dogmes fondant la société contemporaine, ce qui passe évidemment par l'économie. Une violente critique, heureusement, a soulevé la société française, car la France n'est pas l'Ukraine.

L'Ukraine n'a pas les ressources intellectuelles pour sortir un ouvrage devant conceptualiser le dogme du régime actuel, elle créé un Plan Surkov qui recouvre tous ses fantasmes.


K. B.-G.

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