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SEPTEMBRE 2017

La littérature russe gardienne de l’Évangile

par Anna GICHKINA

La chose importante par laquelle je souhaiterais commencer ce texte est l’affirmation que la littérature russe est plus que de la littérature. Elle est bel et bien gardienne de l’Évangile. La portée didactique de la littérature russe est très forte et j’expliquerai plus loin pourquoi.

La première partie de cet exposé est historiographique et dans la deuxième partie j’introduirai les lecteurs dans l’univers des lettres russes.


I. « SAINTE LITTÉRATURE RUSSE »

Le rôle de la religion, plus précisément de l’orthodoxie, dans la construction de la culture russe est fondamental. La Russie devient orthodoxe au xe siècle et c’est à ce moment-là qu’elle connaît la naissance de la culture écrite. Avec la culture écrite naît la littérature. Les premiers textes traduits en vieux-slavon (système linguistique élaboré par les deux moines byzantins Cyrille et Méthode) furent les Évangiles, les Psaumes et d’autres livres nécessaires à l’exercice des cultes orthodoxes apportées de Byzance.

Une des premières études conséquentes au sujet du fond chrétien de la culture russe paraît à Paris en 1931 sous le titre Святые древней руси (Les Saintes de la Russie médiévale). Son auteur, historien et philosophe russe Georges Fédotov, attribue aux saints le rôle primordial dans l’apparition de la culture russe. Cette idée est développée par le philosophe et critique littéraire Vyatcheslav Ivanov en 1979. Dans son article « О русской идее » (Sur l’idée russe) Ivanov affirme que l’amour pour le Christ représente le fondement de la culture russe1. Puis, en 1995, paraît le livre de l'académicien Vladimir Toporov Святость и святые в русской духовной культуре (Sainteté et saints dans la culture spirituelle russe). Il y insiste sur l’importance de la sainteté en Russie médiévale affirmant que la sainteté y est devenue assez tôt l’idéal suprême2. 

Pour expliquer le caractère chrétien de la littérature russe revenons à ses origines. Dès sa naissance, au xe siècle, la littérature en Russie était profondément religieuse. Considérant l’Occident comme une terre d’un christianisme déformé, les Russes vont chercher la source de la culture et de la littérature à Byzance3. Le terme littérature exige ici quelques précisions. Jusqu’au xviie siècle la littérature en Russie était fondamentalement différente des belles-lettres au sens moderne et s’appelait словесность (slovesnost’), terme qui peut être traduit en français comme « art verbal4 ». Le terme литература (literatura / littérature) n’est utilisé que lorsque le texte écrit cesse d’avoir uniquement le sens religieux et devient la source d’un plaisir esthétique5. Le caractère sacré dont le mot était doté en Russie médiévale s’est profondément ancré dans toute la littérature d’après. Développant ce sujet dans son livre Методы и стили литературы (Methodes et styles de la littérature) théoricien de la littérature Alexandre Mikhaïlov estime que la conscience de soi ainsi que l’analyse de sa propre personne deviennent synonymes de la création du mot et du travail sur le mot. L’auteur affirme que le tout début de ces processus est toujours douloureux : le mot et l’image de l’homme, tous deux encore mal déterminés, se cherchent l’un dans l’autre. Le mot, selon Mikhaïlov, contient en lui le sens de la vie et explique à l’homme son image humaine. L’auteur affirme que ce phénomène explique la réalisation de la trinité indivisible et universelle du mot, de la connaissance et de la morale dans l’image de l’homme et à travers cette image, n’existant que comme la conscience et la connaissance humaines.6

Étant née dans les monastères en tant que littérature de moines, la littérature russe est restée pendant longtemps, jusqu’à la sécularisation au xviie siècle, imprégnée d’une aspiration spirituelle. 

La seconde orientation de la culture russe commence au moment où l’isolement culturel par rapport à l’Occident disparaît suite aux événements qui surviennent au début du xviie siècle produisant un impact significatif dans la vie spirituelle de la société russe. Une crise très profonde de l’Église orthodoxe et l’apparition des premiers surgeons d’une littérature non soumise à une fonction didactique ni religieuse en sont des conséquences importantes7. À l’accession de Pierre le Grand sur le trône, à la fin du xviie siècle, la Russie connaît les processus de la sécularisation de la culture avec l’apparition dans la société de la conscience laïque qui prime sur la conscience religieuse8 Ce changement de système provoque la division de la littérature russe en deux pôles : la littérature religieuse, basée sur la vérité chrétienne, et la littérature laïque basée sur l’imagination de l’auteur. La littérature religieuse reste enfermée dans les murs des monastères tandis que la littérature dite laïque prend de plus en plus de popularité et d’importance.

La sécularisation change l’image de l’homme dans la littérature. Dans les œuvres spirituelles de la Russie médiévale l’Homme est perçu comme l’image de Dieu. Ainsi, la littérature médiévale russe prêchait le rétablissement de la nature divine de l’Homme après le pêché originel, présentant la vie des saints comme exemplaire. Quant à la littérature laïque, l’image de l’homme y est relative au pêché9.

De nombreuses réformes faites en Russie par le nouveau gouvernement ainsi que la diffusion de la culture européenne furent la cause, au xviiie siècle, du rejet de la part des Russes de leur culture nationale ainsi que de la tradition orthodoxe : Человек xviii века стремится превратиться во француза, немца, во что угодно, лишь бы не быть русским10. 

La foi orthodoxe rejetée par les européocentristes russes du xviiie siècle disparaît presque entièrement de la culture russe pour réapparaître de nouveau au début du xixe siècle grâce aux nombreux écrivains et philosophes. Selon Alexandre Ouzhankov, spécialiste de la littérature médiévale russe, seuls les écrivains romantiques du début du xixe siècle ont réussi à remettre en question le mépris européocentriste envers la Russie du Moyen Âge11. Il importe de préciser que la prédominance au xviiie siècle d’un esprit rationnel dans la littérature russe n’a pas fait disparaître la nostalgie du divin chez les poètes russes. Le genre littéraire appelé ода (oda / ode), glorifiant le tsar céleste et le tsar terrestre, en est un exemple.

Il a fallu attendre l’apparition du mouvement slavophile pour que la tradition religieuse reprenne son importance aux yeux des Russes. Ainsi, la Russie du xixe siècle connaît non seulement la naissance de la philosophie religieuse avec des penseurs tels qu’Alexeï Khomiakov, Ivan Kireïevski, Costantin et Ivan Aksakov, Nikolaï Danilevski, mais aussi la critique littéraire représentée par Nicolaï Strakhov, Apollon Grigoriev, Constantin Leontiev, et la littérature représentée par Alexandre Pouchkine, Nicolas Gogol, Fiodor Tiouttchev, Sergueï Aksakov, Ivan Gontcharov, Nikolaï Leskov, Alexandre Ostrovski, Fiodor Dostoïevski, Léon Tolstoï. Cette époque-là, appelée l’âge d’or de la littérature russe, fut déterminante pour toute la culture russe. Cette période fait revenir la Russie à ses origines gréco-byzantines et au rétablissement de la conscience théocentrique dans sa littérature.

Un des premiers hommes de lettres à réveiller les consciences identitaires et orthodoxes en Russie fut Alexandre Pouchkine.

Si on regarde de près les œuvres de Gogol on verra également le fil conducteur évangélique. « J’ai poursuivi la vie dans sa réalité, non dans les rêves de l’imagination, et je suis arrivée ainsi à Celui qui est la source de la vie12 », – écrira-t-il dans la Confession d’un auteur.

Au début du xxe siècle, l’esprit religieux de la littérature russe est étudié par presque tous les grands philosophes et littérateurs nationaux tels qu’Evgueni Troubetskoï, Nicolas Berdiaev, Paul Florensky, Guéorgui Fédotov, Nicolas Lossky, Sergueï Boulgakov, Viatcheslav Ivanov, Georges Florovsky, Alexandre Vesselovski. Tous ces spécialistes avaient devant eux une tâche difficile : faire redécouvrir l’histoire de la littérature russe d’avant l’époque de Pierre le Grand. 

Quant à l’époque soviétique, l’idéologie passait sous silence les origines et le développement orthodoxes de la littérature en Russie en mettant l’accent sur le rôle social de la littérature russe13. Il importe de souligner que grâce à une forte propagande des principes et des valeurs fondamentales durant la période soviétique la littérature russe a su conserver son orientation morale14. Les valeurs chrétiennes étaient présentes même chez les écrivains soviétiques qui se disaient athées. Ces valeurs y étaient juste appelées humanistes au lieu de chrétiennes. Passant par l’époque de la lutte des classes dans la société ainsi que par une dure propagande socialiste, la littérature soviétique a perçu le lien profond avec une tradition chrétienne qui la précédait15. 

À la disparition de l’URSS le caractère orthodoxe de la littérature russe commence à attirer l’attention des spécialistes en littératures et des historiens. L’époque postsoviétique connaît ainsi de nombreuses études traitant des liens de la littérature russe avec la religion chrétienne. Un des premiers spécialistes de ce sujet était le philologue et l’académicien Alexandre Pantchenko. Dans ses articles rédigés à la fin des années 1980 il affirme que malgré l’éloignement, au xviie, entre la culture et la foi, la littérature russe des temps modernes garde un lien étroit avec la vision du monde orthodoxe et par se fait ne ressemble pas à la littérature européenne16.

Au début des années 1990, la question de la présence de la tradition chrétienne dans la littérature russe attire l’attention de Youri Lotman. En 1991, dans son ouvrage « Русская литература постпетровской эпохи и христианская традиция » (Littérature russe de l’époque postpetrovienne et la tradiction chrétienne) il affirme que la littérature de l’époque petrovienne n’a pas connu de coupure avec la religion chrétienne. Selon Lotman, certaines traditions orthodoxes, par exemple l’écrivain-guide spirituel, continuent à persister dans la littérature russe17. 

Parmi les spécialistes postsoviétiques et contemporains travaillant sur les liens entre l’orthodoxie et la littérature russe on peut nommer Vladimir Zakharov, Ivan Essaoulov, Piotr Boukharkine, Mikhaïl Dounaev. Quant à Vladimir Loukov, un des spécialistes contemporains du sujet, il revendique les origines morales de la littérature russe tandis que la littérature européenne, selon lui, a les origines esthétiques18. Dans son article « Основные особенности русской литературы » (Particularités principales de la littérature russe) Loukov parle principalement des écrivains du xixe siècle. Selon lui, la littérature à cette époque retrouve ses origines morales et la prédominance du contenu sur la forme. Comme exemple, il souligne la primauté du contenu dans les œuvres de Dostoïevski et de Tolstoï. Dans le même article, Loukov souligne que les sujets choisis par les écrivains russes sont souvent tragiques. La littérature russe ignore, selon lui, l’individualisme en présentant l’ambition carriériste, l’envie de s’enrichir, l’envie d’un confort et même le bonheur personnel comme quelque chose de négatif19.

Nicolaï Zakharov soutient, lui aussi, l’idée de révision de l’histoire de la littérature russe. L’étude de cette dernière a besoin, selon lui, d’une nouvelle approche qui prendrait en considération ses véritables origines spirituelles et ses traditions nationales20. Dans son article « Православные корни русской классической литературы » (Origines orthodoxes de la littérature russe de l’Âge d’Or), Zakharov distingue trois particularités propres à tous les textes russes du xixe siècle, même à ceux qui n’ont rien à voir avec le domaine religieux. La première particularité consiste dans l’emploi des images et des motifs chrétiens ainsi que dans l’interprétation des légendes et des sujets bibliques ; le deuxième trait caractéristique réside dans l’utilisation du calendrier chrétien ; et la troisième particularité se manifeste dans l’attribution aux personnages des noms parlants21. Dans le même article, Zakharov s’intéresse également à l’image que la littérature russe donne aux forces du Mal. Il arrive à la conclusion que la conscience esthétique russe n’est pas capable de créer un véritable personnage diabolique. 

Selon le philologue, le démon russe est une créature étrange mais pas méchante. Le diable des œuvres de Gogol est ridicule et malchanceux. Celui de Pouchkine est plutôt un diable sorti d’un conte de fée, le diable capable d’avouer son tort et son impuissance devant l’Idéal et la justesse de Dieu. Le diable de Lermontov, quant à lui, est dramatique. S’ennuyant de sa méchanceté, il est prêt, lui aussi, à se réconcilier avec le Ciel et à avouer une force puissante de l’Amour. Quant au diable qui apparait à Ivan Karamazov dans Frères Karamazov de Dostoïevski, lui non plus ne fait pas peur. Zakharov explique cet image positive du diable par une attitude chrétienne d’aimer son prochain qui se manifeste même à l’égard de l’esprit du Mal. Dans ce contexte, le philologue parle de l’humilité qui est, selon lui, un des traits distinctifs les plus marquants du caractère russe22.

Après avoir énuméré de nombreux travaux sérieux au sujet du caractère chrétien de la littérature russe, il importe de souligner que chacun de ces spécialistes attribue à la littérature le rôle de porteur, de conservateur et de diffuseur de la morale dans la société. Voici comment Alexandre Mikhaïlov résume cette opinion collective :


[…] ни сама литература, ни читатели, ни общество в целом не стремятся к новизне ради новизны; литература утверждает существующее в его моральном смысле, в его скрытом, очень часто искаженном, но всё же всегда реальном совершенстве, а общество благодаря литературе утверждается в истинности своих моральных убеждений, своей веры. Всякое произведение благодаря этому уже заранее несёт с собой нечто зведомо известное: целый слой его, а именно весь план морально-аллегорического толкования, задан наперёд, прочнейшими узами соединяет произведение и общество, произведение и его читателя или слушателя23.


Un autre point commun de toutes ces contributions réside dans l’affirmation d’un lien génétique de la littérature russe avec la religion chrétienne même si la plupart des écrivains russes ne se sont pas fixés l’objectif de présenter, affirmer ou approuver les postulats orthodoxes. Tous les spécialistes mentionnés plus haut traitant ce sujet affirment la présence dans la littérature russe de certaines traditions chrétiennes qui déterminent, selon eux, sa profondeur et son importance en la distinguant da la littérature européenne. Ainsi, l’attention des auteurs aux problèmes d’ordre spirituel, à la moralité, à la conscience et la recherche de la vérité et du sens de la vie représentent une caractéristique très importante de la littérature russe. La deuxième caractéristique, et non la moindre, réside dans le rôle didactique des œuvres russes ayant comme ambition l’enseignement de la vie à leurs lecteurs, d’où la perception des écrivains russes en tant que guides spirituels. Un autre trait caractéristique de cette littérature consiste en l’harmonie entre la personnalité de l’écrivain et les valeurs morales contenues dans ses livres. L’idée de соборность (sobornost’ / communion, esprit d’unité) vient boucler cette présentation des traits principaux de la littérature russe.

En 1925, Nikolaï Troubetzkoï affirma que les études de la littérature russe ne prenant pas en considération son caractère chrétien enlèvent à cette dernière sa véritable histoire. Comme la littérature en Russie est, selon le penseur, rarement étudiée à ce prisme, elle continue de représenter un domaine très peu connu24. Cette affirmation reste actuelle de nos jours.

L’historiographie qui vient d’être présentée montre que les lettres russes sont et ont toujours été chrétiens dans leur fondement. L’appréhension de cette dernière dans son lien avec l’orthodoxie représente aujourd’hui plus que jamais un grand intérêt pour le monde littéraire russe.


II. LA LITTÉRATURE RUSSE DU XIXE SIÈCLE COMME MANUEL DE MORALE

Cette deuxième partie de mon exposé est consacré à la portée morale et salutaire de la littérature russe.

La littérature russe contient en elle et porte à ses lecteurs les valeurs chrétiennes que nous appelons « valeurs éternelles25 ». Dans ce contexte les œuvres nationales sont le miroir où l’humanité entière pourrait voir son reflet. Voilà ce que le philosophe Nicolas Lossky comprend sous les valeurs éternelles : « нечто всепроникающее, определяющее смысл и всего мира в целом, и каждой личности, и каждого события, и каждого поступка26 ». 

Les réflexions de l’académicien et poète Vassili Joukovski, qui voyait le sens de la vie dans la propagande des idées favorisant chez l’homme la purification de son âme27, pourrait résumer une des fonctions des œuvres littéraires russes – embellissement et perfectionnement de l’âme et de l’esprit humains, belle ambition qui, selon le vicomte Eugène-Melchior de Vogüé, ambassadeur de la littérature russe en France, ne peut avoir lieu que si leurs auteurs sont eux-mêmes foncièrement bons28.

Les écrivains russes du xixe siècle étaient soucieux de donner à leurs lecteurs une image d’un homme parfaitement bon en leur apprenant à lutter contre eux-même et non pas contre leurs ennemis. Cette victoire sur sa propre personne représente, selon le chercheur Vera Samokhvalova, l’objectif principal de la vie dans la société prôné par les écrivains russes29.

Ainsi, l’humanisation, l’accentuation chez l’homme de ses meilleures qualités ainsi que la présence de nombreuses leçons de vie constituent une particularité essentielle des œuvres littéraires russe du xixe siècle30. Le développement suivant du philosophe Ivan Ilyine pourrait très bien résumer ce qui vient d’être dit  :

Imaginez un être d’exception qui serait homme par la maturité de l’esprit, par la plus haute raison, tout en restant enfant par la simplicité du cœur ; qui réaliserait, en un mot, le précepte évangélique : « Soyez comme des petits enfants »31.

Il s’agit d’un processus long et difficile d’un devenir honorable de l’homme, de sa naissance spirituelle au fond de lui-même. Ainsi, Pouchkine, Lermontov, Gogol, Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov essayaient de trouver et accentuer ce qui est de plus humain dans l’homme. 

À part démontrer à ses lecteurs la vie telle qu’elle est ou telle qu’elle ne doit surtout pas être, la littérature russe du xixe siècle incite, selon le chercheur Juri Sokhriakov, l’homme à aspirer à une vie idéale, une vie telle qu’elle doit être, une vie meilleure32. Dostoïevski, par exemple, ne pouvait pas penser la vie humaine sans idéaux. Selon l’écrivain, sans idéaux, sans envie de rendre la vie et soi-même meilleurs, la réalité se condamne à connaître de pires déchéances33. 

Les romans russes donnent à chaque personne qui les lit la possibilité de réfléchir au sens de l’existence ainsi que de comprendre l’aspect multidimensionnel de cette dernière. La littérature est ainsi capable d’aider l’homme à déterminer ses convictions, ses connaissances de ce qui est moral et immoral, à prévenir l’homme sur les conséquences possibles du choix de tel ou tel mode de vie, de tel ou tel comportement, de telle ou telle action qu’il entreprend. 

Les romans russes apprennent, entre autre, à leurs lecteurs à aimer leur prochain, à éprouver la pitié, la compassion, à faire de la charité.

Il est curieux de constater que le génie national russe n’a produit, dans la seconde moitié du xixe siècle, qu’une dizaine d’ouvrages. Ils sont peu nombreux mais très « lourds34» à cause de leurs mots qui pèsent un poids conséquent. Ces derniers semblent à Vogüé être employés par les Russes non pas « en longueur », mais « en profondeur »35 :


[…] la physionomie matérielle des livres nous renseigne sur les mœurs littéraires d’un pays. […] le lourd roman russe s’apprête à trôner longtemps sur la table de famille, à la campagne, durant les longues soirées d’hiver ; il éveille les idées connexes de patience et d’éternité36.


Un autre phénomène qu’il importe de mentionner ici c’est la souffrance. Pour les écrivains russes écrire signifie souffrir37 :


[…] mais on aurait peine à comprendre ces livres si l’on ne savait la vie de celui qui les a créés, j’allais dire qui les a soufferts : peu importe, le premier mot renferme toujours le second38.


Les œuvres russes représentent ainsi la concentration de toutes les convictions et de tous les engagements personnels de leurs auteurs ramenés au cri du cœur, mis sur les pages de leurs romans comme une sorte de confidence. Il s’agit du résultat d’une longue souffrance intellectuelle, spirituelle, parfois physique constituant leur expérience de la vie :


L’auteur essaye sur sa propre conscience cette analyse pénétrante, inexorable, qu’il promènera plus tard dans la société ; il se fait la main sur lui-même avant de la porter sur les autres39. 


Gogol, par exemple, avec ses difficultés financières, ses expériences de чиновник (tchinovnik / employé d’État en Russie tsariste), son dur chemin vers la gloire littéraire ainsi que son mysticisme et sa foi en Dieu, créa des œuvres satiriques, réalistes, des fois mélangées avec des éléments fantastiques tout en préservant leur fondement évangélique. Tourgueniev, quant à lui, est un combattant contre le servage, l’écrivain déraciné souffrant de mal du pays et d’amour de sa patrie, sentiment qui est mélangé dans le cœur de l’écrivain avec celui de la déception. Le sens de l’œuvre de Dostoïevski est de démontrer à l’homme sa vraie belle nature et sa voie dans la vie, voie qui mène à Dieu. L’exil en Sibérie rend l’écrivain sensible à la parole de l’Évangile lui ouvrant le cœur à la lumière venant de Dieu, ce qui déterminera par la suite toute son œuvre.

Tolstoï, quant à lui, est représentatif dans ce contexte par son chemin du nihilisme au Dieu, du rationalisme à la religion, du pessimisme à la joie, avec, au final, son choix de tout abandonner, de donner tout ce qu’il possédait aux paysans pour aller vivre dans la simplicité proche de la nature car le plus heureux, – selon Tolstoï, – est celui qui pense le moins, qui meurt le plus simplement40.

Pour démontrer comment l’expérience de la souffrance vécue par les écrivains russes du xixe siècle a contribué à l’affirmation de leur génie, Vogüé, dans son Roman russe, donne l’exemple de Pouchkine et de Tourgueniev :

Ce qualificatif impertinent [un grand homme], donné à un simple écrivain [Gogol], valut à Tourguénef un mois d’arrêts, puis le conseil d’aller méditer dans ses terres. J’imagine qu’il trouva alors la société très mal faite, tant nous sommes injustes pour le pouvoir qui veut notre bien. Il faut pourtant l’avouer, ce pouvoir sert quelquefois nos intérêts mieux que nous-mêmes, et les lettres de cachet sont généralement d’accord avec les vues de la Providence. Trente ans plus tôt, un ordre d’exil avait sauvé Pouchkine en arrachant le poëte aux dissipations de Pétersbourg, où il perdait son génie, en l’envoyant au soleil d’Orient, où ce génie devait s’épanouir. Si Tourguénef fût resté dans la capitale, la chaleur de la jeunesse et les amitiés compromettantes l’eussent peut-être entraîné dans quelque stérile échauffourée politique ; rendu à la solitude de ses bois, il y vécut des années laborieuses, étudiant l’humble vie de la province russe et en fixant les traits dans ses premiers grands romans41.

Revenant à l’exemple de Dostoïevski, parce que c’est son destin à lui qui est le plus représentatif d’un devenir douloureux du génie littéraire et des bienfaits de la souffrance. Cet écrivain hors norme n’arrêtait pas de remercier le destin de l’avoir envoyé au bagne :


[…] Dostoïevsky a souvent affirmé depuis, et de la meilleure foi du monde, qu’il serait immanquablement devenu fou dans la vie normale, si cette épreuve et celles qui suivirent lui eussent été épargnée. Durant sa dernière année de liberté, l’obsession de maladies chimériques, le trouble de ses nerfs et les « frayeurs mystiques» le menaient droit au dérangement mental, à l’en croire ; il ne fut sauvé, assure-t-il, que par ce brusque changement d’existence, par la nécessité de se roidir contre les coups qui l’accablèrent alors42. 


De nombreuses années d’exil en Sibérie font comprendre à Dostoïevski la vérité de l’existence ainsi que la nécessité de la souffrance, l’idée qui pénétrera par la suite tous ses romans : « […] l’écrivain revient à son idée obstinée, la suprématie […] du souffrant […]43 ».

Ce trait caractéristique de la philosophie de l’écrivain inspire Vogüé d’appeler la vie et l’œuvre de ce dernier « la religion de la souffrance44 », expression qui pourrait être attribuée à tous les écrivains russes du xixe siècle, époque de l’apogée des lettres russes et de la renaissance orthodoxe nationale.

Étant un concentré de l’expérience morale, émotionnelle, esthétique et spirituelle de la vie, les œuvres russes pourraient être envisagées non seulement comme un moyen indispensable à l’enrichissement littéraire de la France mais aussi comme une leçon de vie et un remède pour l’ennui, le matérialisme, le pessimisme et la déchéance morale et spirituelle, que connaît aujourd’hui, tout comme à la fin du xixe siècle45, la France. La littérature russe est ainsi appelée à contribuer au rétablissement en Occident des valeurs chrétiennes devenues vulnérables et à embellir les âmes des peuples d’Europe car « l’âme, - comme dirait Édouard Rod, - ne saurait voir la beauté, si d’abord elle ne devenait belle elle-même46 ». 


A.G.


Notes :


1. Vjačeslav Ivanov, « O russkoj idee » [Sur l’idée russe], in Vjatčeslav Ivanov, Sobranie sočinenij v 4 tomax, Bruxelles, 1979, t. 3, p. 332.


2 Vladimir Toporov, Svjatost’ i svjatye v russkoj duxovnoj kul’ture [La sainteté et les saints dans la culture spirituelle russe], M., Gnozis, 1995, t. 1 : Pervyj vek xristianstva na Rusi, p. 11.


3 E. Etkind (dir.), G. Nivat (dir.), I. Serman (dir.), V. Strada (dir.), Histoire de la littérature russe. Des origines aux lumières, Paris, Fayard, 1992, p. 7.

4 Ilya Serman, « De la littérature orale à la littérature écrite », in E. Etkind (dir.), G. Nivat (dir.), I. Serman (dir.), V. Strada (dir.), Histoire de la littérature russe. Des origines aux lumières, op. cit., p. 11.


5 Voir Nikolaj Zaxarov, « Pravoslavnye korni russkoj klassičeskoj literatury » [Origines orthodoxes de la littérature russe de l’Àge d’Or]. Adresse URL : http://www.zpu-journal.ru/e-zpu/2008/4/Zakharov/#_edn1 (page consultée le 4 décembre 2013).


6 Aleksandr Mixajlov, Metody i stili literatury [Méthodes et styles de la littérature], M., IMLI RAN, 2008, p. 38-39.


7 E. Etkind (dir.), G. Nivat (dir.), I. Serman (dir.), V. Strada (dir.), Histoire de la littérature russe. Des origines aux lumières, op. cit., p. 8.


8 Alexandr Užankov, « K voprosu ob istoritcheskoj poetike… », art. cit., p. 9.


9 Ibid., p. 9-10.


10 « L’homme du XVIIIe essaie de se transformer en Français, en Allemand ou en peu importe quel autre représentant de l’Europe juste pour ne pas être Russe. Cet état d’esprit s’explique par une attitude négative envers tout ce qui est russe en le considérant comme quelque chose de barbare. Ainsi, à cette époque, la littérature de la Russie médiévale est méprisée par les Russes du XVIIIe siècle jusque tel point qu’ils ne la considèrent même pas comme littérature. », Mixail Speranskij, Istorija drevnej russkoj literatury [Histoire de la littérature médiévale russe] [1914], SPb., Lan’, 2002, p. 21.


11 Ibid., p. 209.


12 Cité par Eugène-Melchior de Vogüé, Le Roman russe [1886], Éd. critique par Jean-Louis Backès, Paris, Editions Classiques Garnier, 2010, P. 237.


13 Nikolaj Zaxarov, « Pravoslavnye korni russkoj klassičeskoj literatury », art. cit.


14 Vladimir Lukov, « Osnovnye osobennosti russkoj literatury », art. cit.


15 Nikolaj Zaxarov, « Pravoslavnye korni russkoj klassitcheskoj literatury », art. cit.


16 Voir à ce sujet Alexandr Pančenko, « Estetičeskie aspekty xristianizacii Rusi » [Aspects esthétiques de la christianisation de la Rus’], Russkaja literatura, n° 1, 1988, p. 50-59 ; Alexandr Pančenko, « Pëtr I i veroterpimost’ » [Pierre le Grand et la tolérence religieuse], Priloženie k gazete Literator, n° 1, 1990, p. 21-32 ; Alexandr Pančenko, « Puškin i russkoe pravoslavie » [Pouchkine et l’Orthodoxie russe] , Russkaja literatura, n° 2, 1990, p. 32-43 ; Alexandr Pančenko, « Russkij poèt ili mirskaja sovest’ kak religiozno-kul’turnaja problema » [Poète russe ou conscience mondiale comme un problème religieuse et culturelle] , O russkoj istorii i kul’turé, SPb., Azbuka, 2000, p. 303-318.


17 Jurij Lotman, « Russkaja literatura poslepetrovskoj èpoxi i xristianskaja tradicija » [Littérature russe de l’époque post-pétrovienne et tradition chrétienne], Izbrannye stat’i v 3x tomax, Talline, Aleksandra, 1993, t. 3, p. 127-137.


18 Vladimir Lukov, « Osnovnye osobennosti russkoj literatury », art. cit. 


19 Ibid. 


20 Nikolaj Zaxarov, « Russkaja literatura i xristianstvo », art. cit., p. 5.


21 Nikolaj Zaxarov, « Pravoslavnye korni russkoj klassičeskoj literatury », art. cit.


22 Ibid.


23 « […] ni littérature elle-même, ni lecteurs, ni société n’aspirent à une nouveauté juste parce que c’est la nouveauté ; la littérature reflète et affirme l’existence de toute chose dans son sens moral […], dans sa perfection. Grâce à la littérature, la société s’affirme dans la vérité de ses convictions morales […]. Ainsi, chaque œuvre littéraire porte en elle quelque chose déjà connu d’avance : sa signification allégorique et morale déterminée d’avance crée des liens solides entre l’œuvre et la société, entre l’œuvre et son lecteur. », Aleksandr Mixajlov, Metody i stili literatury, op. cit., p. 27.


24 Nikolaj Trubeckoj, Iztorija, Kul’tura, Yazyk [Histoire. Culture. Langue], Moskva, 1995, p. 544.


25 Vsevolod Troickij, V poiskax puti pravednogo. Slovesnost’ v škole: kniga dlja prepodavatelej russkoj filologii [À la recherche du droit chemin. Slovesnost à l’école : livre pour les professeurs de philologie russe], М., Gumanitarnyj izdatel’skij centr Vlados, 2000, p. 123-124.

26 « Quelque chose qui traverse et pénètre tout ce qui existe sur terre en déterminant le sens de l’existence de l’ensemble de l’humanité ainsi que celui de chaque personne à part, de chaque événement, de chaque action humaine », Nikolaj Losskij, Cennost' i Bytie. Bog i Carstvo Božie kak osnova cennostej [Valeur et Être. Dieu et Royaume de Dieu comme fondement des valeurs], Paris, YMCA-Press, 1931, p. 27.


27 V. Troickij, V poiskax puti pravednogo…, op. cit., p. 148.


28 Eugène-Melchior de Vogüé, Le Roman russe [1886], 2010, op. cit., p. 253- 254.


29 Vera Samoxvalova, Krasota protiv èntropii [Beauté vs entropie], М., Nauka, 1990. p.59.


30 Eugène-Melchior de Vogüé, Le Roman russe [1886], 2010, op. cit., p. 326.


31 Ibid., p. 345.


32 Voir Ivan Il’in, O t’me i prosvetlenii : Kniga xudožestvennoj kritiki. Bunin, Remizov, Šmelev [Livre d’une critique artistique. Bounine, Rémizov, Chmelev], M., Skify, 1991. p. 187.


33 Fëdor Dostoevskij, Dnevnik pisatelja: Izbrannye stranicy [Joutnal d’un écrivain : Pages choisies] [1873-1881], М., Sovremennik, 1989. p. 179.


34 « Le lourd roman russe », - écrira Vogüé. Voir Eugène-Melchior de Vogüé, Le Roman russe [1886], 2010, op. cit., p. 352.


35 Ibid., p. 309.


36 Ibid., p. 352.


37 Ibid., p. 300.


38 Ibid.


39 Eugène-Melchior de Vogüé, Le Roman russe [1886], 2010, op. cit., p. 370-371.


40 Ibid., p. 370.


41 Ibid., p. 267.


42 Ibid., p. 314.


43 Ibid., p. 346.


44 Ibid., p. 299.


45 V. Troickij, V poiskax puti pravednogo…, op. cit., p. 123-124.


46 Edouard Rod, Les Idées morales du temps présent, Paris, Didier, 1891, p. 284.

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