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SEPTEMBRE 2017

« Mon ami Johnson »
savait-il qu’il jouait dans la cour des Grands

par Richard LE HIR

Vigile publiait il y a quelques semaines les révélations extraordinaires du journaliste Pierre Schneider sur les circonstances très suspectes du décès de l’ancien premier ministre Daniel Johnson père, survenu le 28 septembre 1968 à Manic-5.

Ces révélations et les questions qu’elles soulèvent méritent une enquête approfondie, même après tant d’années. Il y a de bonnes raisons de croire que Daniel Johnson père n’est pas mort de causes naturelles et qu’il aurait été empoisonné. Toute la question est évidemment de savoir par qui, et pourquoi.

Les années 1960 ont connu une grande effervescence au Québec, nous le savons. Ce que les Québécois savent moins, c’est que ce fut également le cas dans le reste du monde, et que, le Québec faisant partie de ce monde, il était tout naturel qu’il soit touché par ce qui se passait dans le reste du monde, à fortiori s’il choisissait justement ce moment-là pour hausser son profil comme c’était le cas avec la tenue de l’Exposition universelle à Montréal en 1967.

Au Québec, les années 1960 sont celles de l’émergence de l’État du Québec sous les Libéraux de Jean Lesage et celles des retrouvailles avec la France. Ces deux éléments sont aussi complémentaires que les deux bras d’un même corps. Pour des raisons historiques aussi évidentes qu’incontestables, un État du Québec ne peut être que français. Et l’existence de cet État ne peut être que saluée et encouragée par la France dont il est historiquement issu.

Lorsque la France est dirigée par un personnage de l’envergure du général de Gaulle avec la vision qui est la sienne, « La France ne peut-être la France sans la grandeur », il y a tout lieu de s’attendre à ce qu’il tente de donner de la grandeur aux gestes qu’il pose au nom de la France.

L’exploit qu’il a réussi de sauver la France malgré elle pendant la Deuxième Guerre mondiale est passé à l’histoire.


Antonio BARRETTE
On peut bien se douter que lorsqu’il est revenu au pouvoir en 1958, ce n’était pas pour inaugurer les chrysanthèmes, comme il se plaisait lui-même à le dire.

En fait, en dix ans de pouvoir il abattra une besogne extraordinaire, entre autre en tirant le Québec des limbes de l’histoire où il se languit.

Dès son retour aux affaires, répondant favorablement à une invitation du premier ministre Diefenbaker de venir au Canada, il demande à ses services de prendre contact avec le Québec, alors dirigé par Duplessis. L’accueil est favorable, et commence alors la préparation du voyage de 1960 qui sera émaillée des décès de deux premiers ministres, Maurice Duplessis en 1959 et Paul Sauvé quelques mois plus tard au début de 1960.

C’est finalement à Antonio Barrette, le bref successeur de Paul Sauvé (8 janvier au 22 juin 1960), qu’échoira le privilège de recevoir le 20 avril 1960 le général de Gaulle lors de sa tournée en Amérique du Nord. 

Le dessein de de Gaulle apparaît clairement dans les discours qu’il prononcera au Québec1, d’abord à l’université Laval, puis lors du dîner d’état offert par le Gouvernement du Québec au Château Frontenac, et lors du banquet offert par la Ville de Montréal le lendemain.

Le Devoir titre à la une « Merveilleuse visite du chef de la France à Québec – Le président de Gaulle est ému par le fait français » sous la plume de Pierre Laporte2, alors encore journaliste et éditorialiste, avant de devenir plus tard ministre Libéral sous le premier gouvernement Bourassa, et de décéder aux mains du FLQ en 1970.

Il faut être conscient de tous les préparatifs qui entourent ce genre de déplacement et du suivi qui est fait par le personnel diplomatique des pays concernés. Ils sont l’occasion de nombreuses rencontres tant entre politiciens, fonctionnaires qu’avec des représentants de la société civile. Jean Lesage, encore chef de l’Opposition au moment de la visite du général en 1960, aura ainsi l’occasion de le rencontrer, et des contacts s’établiront dès lors entre le gouvernement français et le PLQ. 


Pierre Elliot Trudeau, premier ministre du Canada
En 1967, après le « Vive le Québec libre ! », le gouvernement fédéral canadien, après l’arrivée au pouvoir de Pierre-Elliott Trudeau, reprochera à la France d’avoir abusé de la situation et envoyé dès 1960 au Québec, sinon des espions, du moins des « agents plus ou moins secrets » comme Philippe Rossillon qui sera déclaré « persona non grata » au Canada sur la base d’un rapport de la GRC, alors responsable du contre-espionnage3.

En 1960, de Gaulle est encore aux prises avec la situation algérienne qui le limite dans son élan diplomatique. Il s’en libère en 1962 et s’embarque alors dans une ambitieuse stratégie tous azimuts pour redonner à la France son statut de grande puissance. Comme le vacuum qu’elle a laissé en s’abîmant dans ses guerres coloniales en Indochine et en Algérie a été rempli par l’alliance atlantique des intérêts américains et britanniques, c’est contre eux, à leur détriment, et à leur plus grand dam, qu’il va le reconquérir.


OR CONTRE DOLLARS 

Sur le plan économique tout d’abord, et sur les conseils de son ministre des Finances Antoine Pinay et de l’économiste Jacques Rueff, de Gaulle va regarnir les réserves d’or de la France en demandant aux États-Unis de lui échanger en or au taux officiel de 35 $ l’once les centaines de millions de dollars US qui affluent régulièrement dans les coffres de la Banque de France par l’entremise du réseau d’institutions financières françaises toujours présentes en Indochine malgré la défaite française aux mains des Vietnamiens du Nord en 1954.

Depuis cette date, les Américains ne cessent d’augmenter leur présence, et leurs dépenses, en Asie du Sud-Est, et tout leur argent se retrouve dans les banques françaises qui le transportent par bateau de Saïgon à Marseille tous les vendredis. De Gaulle organise une navette de bâtiments militaires français qui vont se présenter régulièrement pendant quatre ans dans le port de New York chargés de dollars, et retourneront en France chargés d’or. Les Américains sont furieux. Combinée aux autres mesures économiques prises par le gouvernement français à cette époque, la reconstitution des réserves d’or de la France la replacera rapidement dans une situation économique enviable.


FORCE DE DISSUASION NUCLEAIRE ET RETRAIT DE L’OTAN

Afin d’assurer l’indépendance militaire de la France, de Gaulle annonce dès les premiers mois de son retour au pouvoir son intention de la doter de l’arme atomique à des fins dissuasives. Les États-Unis et l’alliance atlantique (OTAN) dont fait partie le Canada sont fortement opposés à voir la France faire cavalier seul et vont multiplier en vain, dès 1960, les pressions sur lui pour qu’il renonce à ce projet. On en trouve d’ailleurs un écho dans un article du Devoir qui accompagne en première page le compte-rendu de sa visite au Québec en 1960 sous le titre « Ottawa réitère son objection à la reprise des essais nucléaires ».

De Gaulle réalisera son projet en quatre grandes étapes. En 1960, avec le premier essai français d’une bombe A à Reggane, dans le Sahara algérien. En 1964, avec la création des Forces aériennes stratégiques. En 1966 avec la réalisation de la 1ère composante de la force de dissuasion dont il profitera pour annoncer le retrait de la France de l’OTAN.

Et en 1968 avec l’explosion contrôlée de la première bombe H française sur l’atoll de Mururoa en Polynésie française. Entre 1960 et 1968, la France procédera à quelques 200 essais nucléaires.


L’AMERIQUE LATINE

En 1964, De Gaulle entreprend une grande tournée en Amérique latine qui, dans le contexte de l’époque, apparaît comme une provocation délibérée. L’Amérique latine vit en effet sous la tutelle pesante des États-Unis qui voient en elle leur arrière-cour exclusive en application de la doctrine énoncée par l’ancien président James Monroe en 1823, « l’Amérique aux Américains ».

Proposant aux pays visités la voie de l’indépendance, il est reçu chaleureusement, et parfois même triomphalement, partout, et il oppose sa vision multipolaire au monde bipolaire qui repose sur l’antagonisme entre le capitalisme et le communisme, entre les pays de l’Ouest et l’URSS et la Chine avec laquelle il vient d’ailleurs, en début d’année, d’établir des relations diplomatiques à la consternation des États-Unis.

Ainsi, le 28 septembre 1964, De Gaulle déclare en Bolivie :

Que chaque peuple dispose à tous égards de lui-même, afin que son avance en fait de civilisation soit effectivement la sienne.

Qu’il fasse en sorte que son progrès soit celui de tous ses enfants pour susciter dans les profondeurs les ardeurs et les capacités qui multiplient les efforts, qu’il transforme en émulation créatrice et productrice par rapport aux autres nations ce qui demeure trop souvent rivalité d’ambitions, que les puissances qui en ont le moyen prêtent leur concours au développement des moins avantagés, cela suivant les affinités réciproques, et sans qu’il y ait, sous aucune forme, intervention étrangère dans les affaires de qui que ce soit, voilà, en effet, quelles sont, pour la France, les conditions nécessaires de l’équilibre général, du progrès de tous et de la paix dans l’univers. (Pochette du disque « Charles De Gaulle, Discours aux peuples du monde », Disques Déesse DDLX 87, Paris)

Il est assez frappant d’observer les similitudes dans le discours de de Gaulle à l’époque et celui que tient Vladimir Poutine aujourd’hui.

Comme il fallait s’y attendre, les États-Unis sont outrés de l’intrusion intempestive de de Gaulle dans leur chasse-gardée.


LE ROYAUME-UNI ET L’EUROPE

C’est également au cours des années 1960 et notamment en 1963 et en 1967, quelques semaines avant sa visite au Québec, que, usant du veto de la France à la stupéfaction de tous (partenaires européens, Royaume-Uni, États-Unis et communauté internationale), il claque fermement la porte de ce qui n’est encore alors que le Marché commun au nez de l’Angleterre, en invoquant essentiellement l’absence de compatibilité entre les intérêts économiques insulaires du Royaume-Uni et ceux du continent européen. Cinquante ans plus tard, le BREXIT lui donnera raison.

De Gaulle redoutait également l’apparition d’« une Communauté Atlantique colossale sous dépendance et direction américaine, et qui aurait tôt fait d’absorber la Communauté de l’Europe. C’est une hypothèse qui peut parfaitement se justifier aux yeux de certains, mais ce n’est pas du tout ce qu’a voulu faire et ce que fait la France et qui est une construction proprement européenne. ». Pour plus de précisions à ce sujet, je vous invite à consulter l’excellent article suivant : Les deux veto du général de Gaulle à l’Angleterre4.


DE GAULLE ET LE QUEBEC

C’est donc dans ce contexte politique extrêmement mouvementé par les agissements de Gaulle sur la scène internationale qu’il faut situer sa vision pour le Québec, et comprendre que celle-ci est en opposition directe à celle des États-Unis et de ses alliés atlantistes, dont le Canada, regroupés au sein de l’OTAN, et cherchant à étendre leur influence en Europe pour en prendre le contrôle.

Pendant toutes les années 1960, d’abord sous le gouvernement Libéral (PLQ) de Jean Lesage à compter de sa première élection en juillet 1960, puis sous le gouvernement Union Nationale (UN) de Daniel Johnson père, les liens entre le Québec et la France vont se multiplier et s’intensifier.

Pour les fins de cet article, on retiendra l’ouverture de la Délégation générale du Québec à Paris en 1961 sous le gouvernement Lesage. En lui accordant les privilèges et les immunités accordés aux ambassades, de Gaulle envoyait un premier signal puissant de ses intentions futures.


Jean Drapeau (maire de Montréal) et André Malraux (ministre d'État français aux Affaires culturelles)
Sur le plan des symboles, il faut retenir la multiplication des visites ministérielles québécoises en France pendant toute cette période et les réceptions fastueuses auxquelles elles donnent lieu à l’Élysée, à la consternation des autorités fédérales canadiennes.

En 1963, de Gaulle profitera de la tenue de l’Exposition française de Montréal au Palais du commerce pour envoyer son ministre d’État aux Affaires culturelles et plus fidèle allié André Malraux en visite officielle au Canada et au Québec. La grande notoriété et le prestige personnel de Malraux contribuent à donner un maximum de relief à sa visite.

En 1965, le chef de l’Union Nationale, Daniel Johnson père, publie un ouvrage dans lequel il explique les positions constitutionnelles que son parti entend défendre au cours des années à venir. Voici ce qu’en dit le Bilan du siècle de l’Université de Sherbrooke :

Même si l’Union nationale est dans l’Opposition, « Égalité ou indépendance », l’ouvrage au titre accrocheur de Daniel Johnson, marque une nouvelle étape dans le débat constitutionnel québécois. L’auteur y revendique « l’égalité des minorités francophones du Canada comme pour la minorité anglophone du Québec, le droit à l’autodétermination des Québécois, leur droit à s’épanouir normalement selon leur entité ethnique et culturelle distincte, dans un cadre juridique politique et institutionnel clairement défini, la reconnaissance effective des Canadiens-français comme l’un des deux peuples fondateurs du Canada et du statut particulier qui en découle pour le Québec, leur foyer national, et la reconnaissance élargie du français comme l’une des deux langues officielles ».

Un autre passage du livre qui sera longuement discuté par les analystes est celui dans lequel Johnson tient « ...à dire clairement que la Confédération n’est pas une fin en soi ; et que si, après avoir tout tenté pour la rendre également habitable à nos deux communautés culturelles, nous constatons un jour la vanité de nos efforts, elle ne nous paraîtra plus digne d’être sauvée. » L’année suivante, la victoire de l’Union nationale permettra à Daniel Johnson de devenir premier ministre du Québec.

L’ouvrage de Daniel Johnson, son statut de chef de parti susceptible de former le gouvernement, et l’ouverture qu’il propose sur l’indépendance du Québec, se trouveront à donner à cette option un degré de légitimité qu’elle n’avait pas encore atteint jusque-là.


Daniel Johnson à l’Élysée
Après la défaite du PLQ de Jean Lesage aux mains de l’Union Nationale de Daniel Johnson aux élections générales de juin 1966, les rapports avec la France vont même s’intensifier, en prélude à la visite que doit faire le général en 1967, et le 18 mai de cette année, Daniel Johnson rencontre de Gaulle à l’Élysée. Les deux dirigeants conviennent d’établir une proche collaboration entre la France et le Québec dans tous les domaines, et règlent les derniers détails de la visite que fera le général au Québec deux mois plus tard.

Il ne peut faire aucun doute que les États-Unis, l’OTAN et les autorités fédérales canadiennes suivaient ce ballet avec la plus grande attention et que leur inquiétude croissait au fur et à mesure que les intentions et la direction de de Gaulle et de Johnson se précisaient. De nombreux analystes, tant en Europe qu’aux États-Unis, iront même jusqu’à se demander dans quelle mesure de Gaulle n’est pas en train de faire le jeu de l’URSS, et à voir en lui un instrument sinon volontaire du moins inconscient de sa stratégie.

Si l’on peut penser que les autorités fédérales canadiennes (ministère des Affaires extérieures et GRC) avaient une idée assez claire de la menace que pouvait représenter de Gaulle pour l’équilibre mondial et la stabilité politique du Canada, le Gouvernement du Québec et la classe politique québécoise étaient loin de disposer d’un appareil quelconque leur permettant d’apprécier la situation géopolitique que les actions de de Gaulle étaient en train de créer, donc de mesurer adéquatement le risque pour le Québec de se prêter à sa stratégie, et de le gérer en conséquence.

En d’autres termes, celui que le général allait baptiser « Mon ami Johnson » n’avait pas une idée claire des conséquences que pourrait avoir pour lui-même et le Québec l’ingérence du général de Gaulle, donc de la France, dans le processus politique canadien, et à travers celui-ci, dans ceux de l’OTAN et de la construction européenne auxquels le Canada était alors et est encore étroitement associé.

On peut reprocher à ce jour au camp souverainiste en général et au Parti Québécois en particulier de ne jamais avoir suffisamment pris en compte dans l’élaboration de leurs stratégies le caractère existentiel de la menace que leur action faisait peser sur le Canada et la force et la violence de la riposte que les autorités fédérales allaient se sentir pleinement justifiées de lui opposer.

Chose certaine, il n’en a jamais été question dans les délibérations du Conseil des ministres en 1994 et en 1995 au moment du dernier référendum, et j’en parle en toute connaissance de cause y ayant participé à titre de ministre délégué à la Restructuration, chargé de la préparation des études référendaires.

En 1967, suggérer aux Québécois de faire l’indépendance était perçu par les États-Unis, le Canada, l’OTAN et les élites européo-atlantistes comme un acte complètement hostile à leurs intérêts. Dans le cas du Canada, cette perception était exacerbée par une conscience très aiguë des conséquences extrêmement négatives que cette indépendance aurait sur l’intégrité territoriale et politique du pays.

Personne n’a parlé de guerre à l’époque. Pourtant, dans une perspective canadienne, le « Vive le Québec libre ! » était bel et bien un casus belli. Le fait qu’il n’ait jamais été qualifié de tel constitue la meilleure preuve de la fragilité politique du Canada, une fragilité qui perdure à ce jour. Il suffit de se poser la question de comment les Québécois auraient réagi à une déclaration des autorités fédérales que le général de Gaulle venait de commettre un acte justifiant une déclaration de guerre du Canada à la France pour comprendre la levée de boucliers qui en aurait résulté. Il est loin d’être certain que l’autorité du gouvernement fédéral en serait ressortie renforcée.

C’est toujours dans l’émotion que l’opinion publique bascule, et l’on comprend dès lors que le jeu des autorités fédérales canadiennes a toujours été de banaliser à l’extrême les situations susceptibles d’exacerber les tensions entre les Québécois et Canada anglais. Qu’il suffise penser à l’attentat terroriste de Richard Henry Bain contre Pauline Marois le soir de son élection comme premier ministre.

La question de l’indépendance du Québec est un enjeu existentiel pour le Canada. Confronté à un tel enjeu, tout État prend toutes les mesures pour se défendre, y compris des mesures extrêmes dont il est inconvenant de parler dans les salons.

Les commissions d’enquête Keable et McDonald nous ont révélé dans les années 1980 quelques-uns des moyens illégaux employés par la GRC au Québec dans les années 1960 et en 1970 pour contenir la menace séparatiste. Nous n’avons découvert que la pointe de l’iceberg.


L’ASSASSINAT DE JOHNSON

Il est donc tout à fait raisonnable de croire que, devant la gravité de la menace que faisait courir le gouvernement Johnson à l’intégrité territoriale et politique du Canada en 1967 et 1968, et indirectement à la réussite des plans des États-Unis, de l’OTAN et des élites européo-atlantistes, la décision ait été prise, au niveau de l’une ou l’autre de ces instances ou sur une base concertée, de se débarrasser de la menace qui s’incarnait essentiellement dans la volonté affirmée de deux hommes, Johnson et de Gaulle. En d’autres termes, de les liquider. 

Aux yeux des autorités fédérales, Johnson est un traître. 

Il a facilité le voyage de de Gaulle au Québec et son périple triomphal le long du Chemin du Roy. Il a violé son serment d’allégeance à la Reine en se présentant en territoire canadien au côté du général de Gaulle revêtu de l’uniforme d’une puissance étrangère à l’occasion d’une série d’événements politiques ayant pour but ultime de miner la fédération canadienne et a entonné avec lui la Marseillaise en ignorant l’hymne national canadien.

Le fait que Johnson ait alors été le premier ministre d’une province canadienne ne faisait que renforcer le caractère séditieux de son geste et la responsabilité politique et juridique qui en découle.

Johnson décède dans des circonstances troubles en 1968, à l’occasion d’une visite à Manic 5, à l’époque un endroit encore très reculé où ne se rendait pas qui voulait. Les révélations toutes récentes du journaliste Pierre Schneider, fondées sur le témoignage d’une personne se trouvant en sa compagnie au moment de son décès, suggèrent qu’il aurait pu être empoisonné.

Nous venons de voir qui aurait pu avoir intérêt à sa mort et pourquoi.

À l’annonce du décès de Johnson, de Gaulle demande à assister à ses funérailles par l’entremise de ses services diplomatiques. Le premier ministre par intérim, Jean-Jacques Bertrand, donne instruction au chef du protocole André Patry de répondre à ses homologues français que la présence du général serait inopportune en rajoutant, pour le bénéfice de Patry : « C’est fini les chicanes avec le fédéral ».


LE SORT DE DE GAULLE

Le sort de de Gaulle est différent. Il est encore au Québec que les médias français et plusieurs membres de la classe politique y compris de son propre parti dénoncent déjà la gaffe diplomatique d’un « vieillard gâteux ». Ce mouvement va s’amplifier dans les mois qui suivent. « Comme par hasard », les étudiants vont se soulever en mai 1968 et leur action l’amènera à s’interroger sur l’opportunité pour lui de demeurer à la présidence.

Il trouvera sa réponse en Allemagne, auprès du général Massu alors commandant en chef des forces françaises en Allemagne, en résidence à Baden-Baden, à l’occasion d’un épisode dont plusieurs points nébuleux restent à éclaircir. De Gaulle est-il allé cherché un soutien ou lui a-t-on livré un message ou même des ordres ? François Asselineau, universitaire reconnu, chef du parti UPR et candidat tout récemment à la présidentielle française, n’hésite pas à voir la main de la CIA dans ce qui aurait été sa première « révolution de couleur ».

Toujours fortement contesté après l’apaisement des tensions sociales en France à l’automne 1968, de Gaulle décide de jouer son va-tout et propose la tenue d’un référendum sur la réforme du Sénat et la régionalisation qui vise essentiellement à re-légitimer son pouvoir présidentiel, en précisant d’entrée de jeu qu’il quittera ses fonctions en cas de défaite. Le 27 avril 1969, à l’annonce des résultats qui accordent 52,41 % au camp du NON, de Gaulle démissionne et rentre chez lui, à Colombey-les-Deux-Églises.

Qui que l’on soit, le prix à payer pour une transgression majeure de l’ordre établi - et aucune transgression de ce genre n’est si grande que d’œuvrer activement au fractionnement d’un pays - est très lourd. Sa vie, sa santé, son pouvoir, sa carrière, sa fortune, sa réputation, ses relations familiales et professionnelles, tout peut y passer.


R.L.H.


Notes :


1. http://www.cfqlmc.org/bulletin-memoires-vives/bulletins-anterieurs/bulletin-n-36-juin-2013/le-voyage-de-de-gaulle-au-canada-en-avril-1960-et-les-relations-france-quebec/b-visite-au-canada-du-general-charles-de-gaulle


2. http://collections.banq.qc.ca:81/jrn03/devoir/src/1960/04/21/5226335_1960-04-21.pdf


3. http://bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/evenements/1958.html


4. https://www.les-crises.fr/les-deux-veto-du-general-de-gaulle-a-langleterre/ et http://fresques.ina.fr/de-gaulle/impression/fiche-media/Gaulle00085/conference-de-presse-du-14-janvier-1963-sur-l-entree-de-la-grande-bretagne-dans-la-cee.html

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