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SEPTEMBRE 2017

100 ans après le coup d’État bolchevique : entrevue avec Valérie BUGAULT

par Iurie ROŞCA

Progressivement, la Russie prend conscience qu’elle est le dernier rempart dans la lutte mortelle contre les valeurs morbides de l’Occident.

À l'occasion du centenaire de la Révolution d'Octobre 1917, nous avons l'intention de poser la même série de questions aux personnalités de la Moldavie, la Roumanie, la Russie et les pays occidentaux. Ces entretiens ont pour but de représenter une modeste contribution à la réévaluation des événements qui ont marqué le XXe siècle. Bien que 100 ans se soient écoulés, dans la conscience du public de l’espace ex-communiste et du monde entier, il y a encore beaucoup de préjugés sur les causes profondes de ce bouleversement majeur, mais aussi sur la façon dont la « révolution prolétarienne » est traitée par l'élite politique, le milieu universitaire et la hiérarchie de l'église. Trouver des réponses appropriées à certaines questions d'une telle complexité : cela nous semble absolument vital.


Iurie Roşca : Quelles sont les origines spirituelles, intellectuelles et idéologiques de la Révolution d'Octobre?

Valérie Bugault : Il n’est pas certain que l’on puisse parler d’origine spirituelles de la Révolution d’Octobre, en tout cas pas au sens traditionnel du terme spirituel qui suppose notamment une élévation de l’âme au-delà de la matière ; en effet, la Révolution d’Octobre, qui se fonde sur la lutte des classes, me semble plutôt être d’ordre matérialiste. L’idée officiellement proclamée était de réaliser l’égalité matérielle et politique entre les hommes ; on cherche vainement une quelconque idée transcendantale dans ce type de préoccupation. Par ailleurs, la spiritualité repose sur une certaine moralité que je ne suis pas certaine de percevoir dans la Révolution d’Octobre 1917.

Quant à savoir s’il y a des racines et une idéologie de type religieux derrière les préoccupations purement matérialistes affichées par les révolutionnaires d’Octobre, certains auteurs, et non des moindre, le pensent et avancent en ce sens des arguments vraiment très convaincants mais je ne suis personnellement pas assez au fait de ces problématiques pour en parler. Quoiqu’il en soit, il s’agirait d’une forme d’anti-religion.

En revanche parler d’origine intellectuelle et idéologique de la Révolution d’Octobre me semble fondé. La construction intellectuelle et idéologique du marxisme, axé autour des revendications du prolétariat, a permis de justifier et pérenniser l’ordre politique nouveau issu de ladite Révolution.

Nous pourrions établir un parallèle entre la Révolution d’Octobre 1917 et la Révolution dite française de 1789. Dans les deux cas de figure, il s’agissait, sous des prétextes populaires et sous la revendication de l’égalité, de renverser un ordre politique ancien afin de le remplacer par un ordre politique nouveau. Dans ces deux types de Révolution, des dysfonctionnements sociétaux et des mécontentements réels mais gérables (qui existent et existeront partout et de tout temps, car ils sont liés à la diversité humaine) ont été exacerbés et instrumentalisés de façon à créer une agitation populaire propice au chaos. Ces nouveaux régimes en devenir ont bénéficié d’une certaine inertie et incapacité de réagir des régimes politiques monarchiques en place ; mais cette incapacité elle-même a été partiellement ou totalement due à des causes extérieures, c’est-à-dire à de la subversion politique ayant préalablement miné leurs institutions. S’agissant de la Révolution d’Octobre 1917, il faut rappeler que la Russie de Nicolas II avait au surplus été affaiblie par une guerre coûteuse avec le Japon, guerre résultant, dans une large mesure, des menées de certains banquiers internationaux (notamment Jacob Schiff) hostiles au régime tsariste.

Les Révolutions de 1789 et 1917, par manœuvres directes et indirectes, ont été, dans les deux cas de figures, largement financées par des éléments de l’étranger qui avaient intérêt à faire disparaître les régimes politiques fondés sur l’Ordre chrétien. Il en est résulté, en 1789 comme en 1917, des exactions intérieures (dictature) ainsi que des manifestations d’agressivité extérieure (c’est-à-dire dans les relations étrangères et internationales de ces nouveaux régimes).

Nous avons affaire, dans un cas comme dans l’autre, à une banale prise de pouvoir déguisée derrières des revendications populaires : l’aspect populaire étant le paravent utile de ce type de renversement de régimes par la violence.


I.R. : Pourquoi ce coup d’État s’est-il produit spécifiquement en Russie et dans quelle mesure est-ce un « projet importé » ?

V.B. : La réponse à la question est partiellement donnée ci-dessus.

Quant à savoir pourquoi ce « coup d’État » s’est spécifiquement produit en Russie à cette époque, il semble que le Tsar de Russie, Nicolas II, s’était récemment opposé de façon radicale à la création sur le territoire russe d’une « banque centrale », organisme dont le contrôle capitalistique est privé mais qui est faussement paré de l’apparence étatique.

Or ce mouvement de création de banques centrales est une constante qui a historiquement précédé ou accompagné le changement de nature des régimes politiques occidentaux, c’est-à-dire les renversements des ordres politiques fondés sur la religion chrétienne.

L’avènement des banques centrales a été le moyen dont les banquiers et les principaux propriétaires de capitaux enrichis par le commerce international – issu des grandes découvertes et des grandes navigations qui se sont produites entre les XVe et XVIIe siècles – se sont servis pour s’octroyer la création monétaire, faisant de facto échapper la prérogative régalienne de battre monnaie des mains des dirigeants politiques.

Le contrôle des monnaies ayant changé de mains, le pouvoir politique issu de l’organisation spontanée des peuples était dès lors condamné à court et moyen terme à se transformer en coquille vide, tout comme le concept d’État lui-même. Je renvoie le lecteur curieux à mon article sur la géopolitique des banques centrales, publié en français sur le Saker francophone ainsi qu’en anglais sur Katehon, je crois qu’une version russe de cet article circule également.


I.R. : Le régime soviétique a produit une idéologie spécifique qui est aussi nommée la religion de la civilisation soviétique. Quelles sont les causes et les caractéristiques de la soviétolâtrie? Comment expliqueriez-vous le fait que le virus communiste persiste encore en Russie et dans les anciens pays socialistes, même après plus d’un quart de siècle?

V.B. : Pour commencer, je ne pense pas que l’on puisse dire que le système politique soviétique, qui n’a duré qu’un peu plus de soixante-dix ans, ait généré une « civilisation » particulière.

S’agissant du système de croyance qui s’est imposé en Union soviétique, le parallèle entre les deux évènements de 1789 (Révolution dite française) et 1917 s’impose à nouveau. Il semble en effet ne pas y avoir de différence fondamentale entre ce que vous appelez la « religion soviétique » et le « culte du grand architecte » qui s’est imposé en France suite à la Révolution de 1789. Dans les deux cas de figure, il s’est agi (pour le nouvel ordre politique) de remplir le vide laissé par la religion en tant que structure à part entière de l’ordre social et politique, par un nouveau ”culte” de nature laïque. 

Je ne sais pas ce que vous appelez « soviétolâtrie ».

Je peux en revanche imaginer que les Russes et les habitants des pays sous domination soviétique aient largement eu l’occasion de regretter l’ordre soviétique après avoir subi le choc culturel de la privatisation de l’État consécutive à la chute du régime soviétique. Alors que les soins, l’éducation et les produits alimentaires de base étaient à la portée de tous, les habitants de ces pays se sont, du jour au lendemain, trouvés dans un dénuement total dans le même temps que les richesses de leur pays étaient accaparées par des vautours privés.

D’un point de vue plus général, le communisme est une idéologie qui se donne l’apparence de ce que serait le paradis sur terre : un régime politique où il n’existerait plus ni inégalités ni injustices. Cette apparence, trompeuse, génère une utopie politique qui peut, encore aujourd’hui et particulièrement au vu des excès de l’idéologie libérale, être source d’espoir, et même d’un regain d’espoir pour certaines personnes.

La seule façon, à mon sens, de lutter contre une utopie est de la confronter à la réalité. La nature humaine est à la fois imparfaite et variée, il en résulte des antagonismes rendant, dans une large mesure, la justice hors de portée humaine. Aussi loin que l’on puisse remonter dans le temps, les hommes n’ont jamais été égaux : certains sont grands, d’autres petits, certains sont forts, d’autres plus fragiles, la variété se déclinant à l’infini… Tout cela a des conséquences incalculables sur l’organisation humaine : les faibles physiquement développeront probablement des capacités supplémentaires d’intelligence ou de ruse pour survivre. Alors que certaines capacités seront très efficaces dans un contexte donné, d’autres qualités deviendront primordiales dans un autre contexte, rendant l’ensemble des qualités potentiellement utiles (un jour ou l’autre) à la survie de l’espèce. C’est en réalité la « force de vie », ou appelez-le « ’instinct de survie », qui est au centre de tout : elle détermine les conditions dans lesquelles les humains évoluent et s’organisent pour vivre ensemble sur un territoire donné.

La sagesse politique, qu’une saine organisation politique doit refléter, me semble être d’observer et de considérer la réalité des antagonismes irréductibles afin de se donner les moyens structurels de corriger les déséquilibres de nature à mettre en péril la diversité, qui est une condition essentielle au maintien de la vie.

L’organisation politique des sociétés humaines ne devrait tendre qu’à assurer, autant que faire se peut, un équilibre protégeant la diversité. On est ici à l’opposé exact des idéologies, quelles qu’elles soient (y compris bien entendu l’idéologie communiste mais également l’idéologie libérale), dont l’objectif est d’imposer, par la force, un ordre non naturel permettant d’assurer la pérennité de la domination du groupe qui a pris le pouvoir, peu importe les caractéristiques dudit groupe (celles-ci sont historiquement variables dans le temps et l’espace), au détriment de tous les autres. La mise en péril du vivant est une conséquence inéluctable de l’idéologie.

Évidemment, l’organisation sociale telle qu’elle devrait être, c’est-à-dire dépourvue de toute idéologie, nécessite, pour sa mise en œuvre, des individus dévoués et dont l’intérêt personnel passe après leur mission politique, de nature professionnelle ; nous parlons ici d’hommes intègres. L’intégrité est un des éléments sur lesquels l’organisation sociale doit ou plutôt devrait insister : je veux dire par là que les organisations humaines doivent mettre en place des garde-fous permettant structurellement d’encadrer les fonctions politiques afin de garantir un minimum d’intégrité des différents acteurs. A cet égard, remplacer le « mandat représentatif » par un « mandat impératif » me semble être une nécessité première, vitale, pour les peuples. Une autre nécessité vitale est de permettre la représentation politique effective de toutes les strates de la société, c’est-à-dire de toutes les activités humaines, les activités économiques ne devant évidemment pas accaparer à elles-seules l’intégralité de la représentation politique. Le gouvernement politique, dont le rôle fondamental est de faire respecter l’équilibre de toutes les composantes de la Société, doit pouvoir être correctement informé des difficultés et contraintes de chaque composante sociale afin de pouvoir arbitrer correctement.

On peut mettre en place toutes les structures et toutes les garanties institutionnelles possibles, toute organisation humaine ne repose, finalement, que sur l’intégrité et la bonne volonté des hommes qui la composent… Malgré tout, mieux vaut insister sur les garde-fous à intégrer dans l’organisation sociale et politique, tout en conservant à l’esprit que rien n’est acquis pour toujours et que les bonnes conditions de développement dépendent et dépendront toujours de la vigilance de chacun.


I.R. : Ceux qui critiquent l’expérience soviétique fonctionnent souvent avec le système de référence de la démocratie occidentale pour aborder les effets politiques et économiques de cette période. Pourquoi les aspects du religieux, spirituel, métaphysique restent-ils la plupart du temps au second plan?

V.B. : La principale force des idéologies me semble être dans le concept d’« opposition contrôlée », une idéologie se définissant en positif ou en négatif, toujours par rapport à une autre. Ainsi, si vous n’êtes pas communiste vous êtes libéral, si vous n’êtes pas intégriste religieux (salafisme, wahabisme et autre jihadisme) vous devez être partisan de la laïcité, etc.

Pour sortir de ce schéma, vicieux entre tous, il faut simplement repartir des nécessités pragmatiques et des raisons d’être de tout système, quel qu’il soit, en termes d’utilité sociale et non en termes d’utilité pour un groupe particulier d’individus identifié.

Ainsi, de façon pragmatique, on peut constater que l’Homme a toujours eu besoin d’un référentiel transcendantal afin de réussir à sublimer ses propres limites, celles liées tout simplement à la condition humaine. La recherche du ”bien” et du ”bon” est intimement liée pour l’espèce humaine à l’instinct de conservation. C’est un fait, un simple fait que chaque personne douée d’un minimum de sens de l’observation et de raison peut percevoir.

Il reste que les idéologies qui dominent actuellement le terrain politique partout dans le monde font tout pour empêcher les gens de percevoir les réalités simples.

En particulier, les systèmes éducatifs et médiatiques ont précisément pour rôle et fonction de retirer aux individus les outils conceptuels leur permettant de percevoir de façon naturelle et saine les réalités dans lesquelles ils évoluent, les empêchant de faire la part des choses entre les contraintes innées propres à l’espèce humaine et les contraintes induites par artifices afin de pérenniser le pouvoir dans les mains de quelques-uns.

S’agissant des aspects spirituels et métaphysiques, ces derniers ne pourront être vécus de façon sereine que le jour où ils pourront être abordés de façon naturelle et pacifiée. Je veux dire par là que les religions, en particulier tous les monothéismes, ont fait l’objet à un stade où à un autre de leur développement, d’entreprise de subversion. Tant que la subversion demeurera, le fait religieux ne représentera rien de bon pour l’avenir de l’humanité ; nous le voyons aujourd’hui de façon évidente avec le développement du fondamentalisme musulman ; nous pourrions également parler du fondamentalisme « catholique » consistant à imposer aux peuples européens des flux migratoires aussi importants qu’incontrôlés. D’une façon générale, il semble évident que l’aspiration humaine naturelle pour la transcendance est en soi aussi dangereuse pour la caste des dominants qu’une organisation politique pacifiée. L’idéologie politique et la subversion religieuse sont des instruments très efficaces, dans les mains de ceux qui ont pris le pouvoir, leur permettant de le conserver.

Pour résumer, le seul et véritable ennemi de l’actuelle caste des dominants économiques est tout ce qui est « naturel » : la nature humaine dans toute sa diversité, l’aspiration humaine à la transcendance, le « droit naturel », etc.


I.R. : Aujourd’hui, le libéralisme et le communisme sont considérés comme deux idéologies totalement différentes. Cependant, en les examinant de plus près, nous pouvons identifier une série de coïncidences et de complémentarités frappantes. Comment décririez-vous les différences et les similitudes entre ces théories politiques?

V.B. : Toutes les idéologies ont pour point commun d’assurer la domination d’un groupe d’individus sur les autres. S’agissant en particulier des deux idéologies que sont le communisme et le libéralisme, on peut constater en effets de sérieuses similitudes.

D’une part, ces deux idéologies ont pour caractéristique de tourner autour du seul concept économique : l’économie leur sert de cadre orthonormé, de référentiel indépassable.

D’autre part, concrètement ces deux idéologie ont besoin l’une de l’autre pour se définir et, par voie de conséquence, assurer leur pérennité.

Enfin et surtout, ces deux idéologies sont de nature matérialiste : elles se définissent – contrairement au fondamentalisme religieux – par un contenu en terme de ressources, humaines ou naturelles. Ce qui a pour conséquence particulière que ces deux idéologies aboutissent à considérer l’humain comme une chose, une matière périssable, interchangeable et remplaçable comme le sont, par exemple, les énergies fossiles (pour ne prendre que cet exemple).

On voit ici les limites de l’exercice : ce système idéologique est limité par la quantité disponible des matières premières, dont les humains font partie… Mais peu importe ces limites pour ceux qui instrumentalisent ces idéologie car celles-ci ne sont qu’un outil dont ils se débarrasseront lorsqu’il sera devenu inutile, c’est-à-dire, concrètement, lorsque leur pouvoir politique sera définitivement acté au niveau mondial. Pour résumer, les deux idéologies que sont le communisme et le libéralisme répondent, in fine, aux mêmes fondamentaux, reposent sur les mêmes « piliers », ont le même point d’ancrage économique. Il n’y a donc absolument pas à s’étonner du fait que ces deux idéologies aient été imposées par le même groupe d’individus, le groupe des banquiers commerçants enrichis par le commerce international (évoqué ci-dessus à l’occasion de la réponse à la deuxième question).


I.R. : Certains chercheurs affirment que le projet communiste a trouvé une suite logique dans le projet globaliste. Dans quelle mesure cette opinion est-elle valable ?

V.B. : La réponse à cette question résulte de l’analyse faite ci-dessus : les deux idéologies que sont le communisme et le libéralisme reposent sur les mêmes fondements et ont été imposées par le même groupe d’individus, il est logique qu’elles finissent, finiront fatalement, par fusionner dans ce qu’il convient d’appeler le « projet globaliste » dont l’objectif est l’instauration d’un pouvoir central mondial aux mains des banquiers commerçants enrichis. Tout le monde aura ici reconnu le fumeux projet de « Nouvel Ordre Mondial », qui n’est rien d’autre que la matérialisation politique de la domination du monde par la caste des banquiers commerçants.


I.R. : Dans le monde ex-communiste et en Occident, la russophobie est alimentée par la confusion entretenue artificiellement entre l’Union soviétique et la Russie (jusqu’en 1917 et après 1991), les crimes de l’ancien régime communiste étant attribués à la nation russe. C’est la même chose que si le nazisme était attribué à la nation allemande, quelque chose qui devrait causer la germanophobie. À qui profite le maintien de cette confusion et comment pourrait-il être surmonté?

V.B. : Comme je l’ai déjà dit, une idéologie ne peut survivre qu’en se définissant par rapport à une autre idéologie. L’idéologie a pour fonction de casser le référentiel naturel spontanément utilisé par l’esprit humain, c’est-à-dire de brouiller la perception naturelle que les gens ont de leur environnement.

Avec cette clef de raisonnement associée au fait que les idéologies totalitaires ayant émergé au XXe siècle sont de nature essentiellement économique – avec la réserve que l’idéologie nazie associait la nature économique et la suprématie raciale –, et qu’elles ont besoin l’une de l’autre pour survivre, vous comprendrez qu’il faut maintenir vivace aux yeux des populations, la fiction d’un « méchant », lequel doit être apprécié selon le même référentiel qui permet de déterminer le ”gentil”.

Effectivement, rompre ce schéma vicieux peut passer par la mise en évidence aux yeux du public des contractions de ce système. Il me semble particulièrement pertinent de mettre en avant le fait que confondre le soviétisme avec le peuple russe est aussi absurde que confondre le nazisme avec le peuple allemand. Dans les deux cas de figure, les peuples ont été pris en otage par des idéologies utilisées plus ou moins consciemment par leurs dirigeants qui peuvent, au choix, avoir été des pions consentants et corrompus ou des idiots utiles à la solde de la caste des dominants économiques cachés derrière l’anonymat des capitaux (de fort mauvais aloi, soit dit en passant).


I.R. : Une autre confusion fréquente en Russie et dans l’ancien espace communiste est l’attachement simultané d’une partie de la population à la fois à l’Église et à la civilisation soviétique, qui est par définition antichrétienne. Que faut-il faire pour surmonter cette approche au moins incohérente ? La hiérarchie de l’Église pourrait elle-même contribuer de façon substantielle au dépassement de ces déviations ?

V.B. : L’attachement simultané de la population russe à l’Église et au soviétisme me semble relever d’une confusion : les peuples, et en particulier le peuple russe, est pris en tenaille entre le besoin naturel de transcendance que j’ai évoqué plus haut, et le matraquage idéologique dont il a été pilonné durant toute l’ère soviétique. Cette situation a engendré une difficulté d’ordre conceptuelle : celle consistant, pour les gens, à faire la part des choses entre les contraintes naturelles, irréductibles car liées à l’espèce humaine, et les contraintes artificielles créées de toute pièce par les tenanciers des idéologies (lesquelles répondent au seul objectif de pérenniser le pouvoir de la caste des dominants).

Dans ce contexte, les individus ont besoin de temps pour prendre conscience de la distinction entre les contraintes irréductibles et les contraintes dont ils peuvent se débarrasser. Les idéologies agissent sur le cerveau humain un peu à la manière de la consommation de drogue ou d’alcool, il faut du temps pour se désintoxiquer et reprendre conscience des réalités.

Ceci étant dit, je ne pense pas souhaitable de faire reposer le travail de désintoxication des esprits sur un groupe particulier ou sur un autre ; nous avons vécu, en Occident, l’expérience de la subversion totale de l’église catholique et cette expérience historique semble pouvoir être rééditée avec n’importe quelle religion ou courant religieux (à preuve la subversion en cours de la, ou devrai-je dire, des religions musulmanes).

Aussi, il me semble préférable que le discours de désintoxication des esprits soit réalisé par toutes les parties intéressées au bien public : le clergé (toutes religions confondues) en effet, mais aussi les milieux intellectuels, les hommes en charge du pouvoir politique etc. Même si c’est un lieu commun de dire que « l’union fait la force », cette expression est révélatrice de la réalité sociale qu’elle recouvre. Un message a plus de chance d’être compris et entendu s’il vient de différents horizons que s’il ne provient pas que d’une seule source.


I.R. : Comment pourrait-on l’expliquer que plus d’un quart de siècle après la chute du communisme et de l’URSS, le mausolée de Lénine soit intact et que ses restes mortels ne soient pas enterrés ? Les explications qui visent à éviter d’agiter la sensibilité d’une partie des personnes âgées qui nourrissent la nostalgie ou celles de l’opportunité politique ne résistent pas à la critique. Quelles sont les causes spirituelles qui déterminent cette paralysie volitive et que devraient faire l’élite russe, l’Église, les intellectuels de pointe, l’administration gouvernementale pour sortir du filet de cette malédiction historique ?

V.B. : La réponse à cette question est liée à l’ensemble de l’analyse faite à l’occasion des réponses aux questions précédentes.

Le peuple russe est encore confus quant à sa perception de l’ordre naturel des choses. Je ne doute pas qu’il y ait eu des hommes, sous le régime soviétique, qui ont été de vrais patriotes, ces gens étaient dans la méconnaissance absolue de la nature et de la source de l’idéologie dans laquelle ils vivaient. Nous avons en Occident le même problème en miroir avec la distinction entre partis politiques de droite et de gauche. 

Des deux côtés de la barre il y a, il y a eu, et si nous n’y prenons garde il y aura encore, des hommes intègres qui se sont battus pour le bien commun et qui étaient de vrais patriotes : ces hommes ont été sacrifiés en pure perte sur l’autel de l’idéologie ; ils ont servi de jouets dans un jeu qui n’était pas le leur.

Un régime politique qui vise à la pacification des esprits et à la paix sociale ne peut pas prendre sur lui d’alimenter des haines fondées sur une imposture, l’imposture imposée par l’idéologie. En ce sens, et en toute connaissance de la scélératesse de ce que fut Lénine (très performant sur les problématiques économiques en raison du fait qu’il était justement un élément essentiel du rouage idéologique), je comprends parfaitement que les actuels dirigeants russes refusent de forcer le destin en pratiquant une purge « léninesque ». Cette purge se fera à mon sens de façon naturelle beaucoup plus sûrement qu’elle ne se ferait par la force. A condition bien entendu que toutes les parties préoccupées du bien commun mettent leurs efforts en commun pour désintoxiquer les esprits des idéologies (voir ma réponse à la question numéro ci-dessus). S’il ne faut pas employer la force brute, il faut en revanche employer la cohésion sociale et les différents groupes composant l’organisation sociale pour rendre ses droits à la réalité naturelle, ce qui fera naturellement tomber les idéologies dans l’absurdité qui est la leur. Les restes de Lénine reprendront dès lors leur place naturelle, celle de l’oubli et de l’insignifiance la plus totale.


I.R. : Au cours des dernières années, de plus en plus de gens se tournent vers la Russie comme un bastion des valeurs traditionnelles du monde. Le courant de pensée anti-libéral en Russie pourrait-il avancer à la mesure d’une Révolution conservatrice d’envergure mondiale et quelles sont, selon vous, les chances d’une résurrection religieuse d’envergure qui pourrait supprimer le paradigme libéral dominant de la scène de l’histoire?

V.B. : Je suis quelque peu mal à l’aise avec la terminologie idéologique, dans laquelle je range précisément les termes « anti-libéral », « révolution conservatrice », « paradigme libéral » etc. Vous comprendrez ma pensée si vous avez suivi de façon correcte mes analyses ci-dessus.

Le renouveau, pour arriver, doit se départir de tous les attributs de l’idéologie, et cette dernière dispose du langage comme d’une arme (et ce n’est pas la moindre, loin s’en faut). Tout ce qui a trait aux termes de Révolution, libéralisme, anti-libéralisme, est à mon avis à éviter (au moins temporairement) car ces termes véhiculent encore beaucoup trop de valeurs idéologiques. Ils pourront être réhabilités dans le langage commun seulement après que le processus de désintoxication idéologique ait agi en profondeur et de façon pérenne dans l’esprit des gens.

Au lieu de l’utilisation de ces termes (très sujets à caution), je trouve beaucoup plus judicieux de mettre au grand jour tous les processus techniques qui ont été utilisés par les tenanciers économiques pour prendre le contrôle du phénomène politique ; et l’installation d’idéologies est justement en bonne place de ces techniques.

Ainsi, mes propres préoccupations sont les suivantes :


  • déterminer comment les banquiers ont pris le pouvoir, comment ils ont spolié les peuples et ont corrompu les esprits en leur imposant des idéologies mortifères et un langage orwelien dans lequel les mots, qui n’ont plus de sens commun, ne servent plus à communiquer ;
  • décrypter comment l’économie a été utilisée à des fins politique et géopolitique par le biais du prétendu mouvement de libre-échange (qui est en réalité du libre investissement des multinationales) et des différents organismes internationaux.


J’estime, d’un point de vue méthodologique, qu’il est très largement préférable de revenir à la stricte réalité politique qu’est la domination (très simple à comprendre par tout le monde), afin d’en rendre les gens conscients, plutôt que de chercher à faire une Révolution, conservatrice ou non. Historiquement, les Révolutions ont été l’apanage de la caste des banquiers commerçants. Il me semble donc préférable de prendre une autre voie et d’autres moyens afin de revenir à un Ordre naturel des choses. Nous pourrons alors, après nous être largement collectivement égarés sur le chemin de l’école buissonnière (cette dernière expression étant, à dessein, employée au sens figuré autant qu’au sens étymologique) idéologique, retrouver le chemin de la civilisation.

La Russie semble aujourd’hui en effet être le seul État dont les dirigeants donnent l’apparence de vouloir restaurer un Ordre naturel. Les dirigeants russes semblent déterminés à mener à bien la restauration du bon sens politique ; l’avenir dira s’ils sont assez forts, subtils et intelligents, pour lutter contre leurs propres ennemis de l’intérieur et mener à bien la mission, de nature civilisationnelle, qu’ils semblent s’être donnée. Il est très souhaitable pour tous qu’ils le soient…


I.R.

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