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SEPTEMBRE 2017

La poire d’angoisse

par Slobodan DESPOT

Les progrès de la censure et de l’autocensure en Europe sont stupéfiants. Chaque semaine nous apporte son lot d’étoupes, de bâillons et de sparadraps. Si le mouvement poursuit sur sa propre logique, nous serons bientôt tous muets.


Rayonnant à partir de quelques sujets « chauds » comme l’islam et ses corollaires l’islamisme et la vague migratoire, le féminisme, la cause LGBT ou les changements climatiques, l’habitude du non-dit, de la prestidigitation verbale, du détournement du regard et du transfert de réaction s’étend à tous les domaines. Le continent qui a sanctifié l’individu, et avec lui la liberté de pensée et d’expression, est en train de se transformer rapidement en une « planète silencieuse »1 où l’expression ne demeure libre que sur des sujets sans conséquence. C’est vrai sur les réseaux sociaux, mais plus flagrant encore dans le milieu des causeurs professionnels, des journalistes, dont la mission devrait être justement de maintenir larges ouvertes les portes de l’expression publique.


VERS LA FIN DU DEBAT PUBLIC

Il n’y a pour cela, en principe, qu’une recette : l’usage des droits acquis. Pousser les battants du portail, fouler sans cesse les sentiers afin que l’herbe ne les recouvre, entretenir le tapage pour que le moindre frôlement ne devienne suspect aux oreilles des censeurs. « La liberté de la presse ne s’use que si l’on ne s’en sert pas », martèle la devise du Canard enchaîné, à quoi fait écho le slogan historique du Figaro (© Beaumarchais) : « Sans liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur ». Or la liberté de la presse n’est plus qu’une vue de l’esprit dans des groupes à la botte d’une poignée d’individus surpuissants, participants indifférents du « Casino » global.

Quant à la liberté de blâmer, le Figaro lui-même, comme le reste des médias de grand chemin, en a fait un éventail de complaisance qu’il agite sous le cul des puissants du moment pour les aider à dissiper leurs flatulences (non sans s’extasier, au besoin, sur les senteurs exquises d’icelles). Pour entretenir le mythe d’une liberté dont il ne se sert plus, il a créé (imité en cela par les autres grands journaux) un bac à sable virtuel à responsabilité limitée — la tribune du « Vox » — où gesticulent et ronchonnent des jobards non rémunérés, y compris, à l’occasion, l’auteur de ces lignes. On s’achète ainsi un alibi tout en gonflant son trafic sans frais.

Les « débats, opinions, controverses » (sic) qui alimentent ces plateformes à fleurets mouchetés sont certes un genre populaire, mais bien trop risqué pour des journalistes « sérieux ». Non seulement c’est frivole, mais encore ça peut coûter cher. Un mot de travers, et voilà tel gros annonceur qui se barre. Dur, par ces temps de disette publicitaire! On ne se risque plus à cela, dans les rédactions. Lesquelles se sont brusquement «dépolitisées» sous le couvert très mince d’une déontologie nouvelle axée sur les « faits » et le «fact-checking» (on ne dira pas « vérification des faits », ça ferait trop franchouillard).


UNE IDEOLOGIE SANS… IDEES

De quoi s’agit-il ? Dans un premier temps, on fait mine de renoncer à toute orientation « partisane » au profit d’une prétention à l’« objectivité » dont les étudiants de journaliste de première année devraient savoir qu’elle est totalement illusoire (la seule approximation honnête, en l’occurrence, se résumant à une subjectivité assumée). Dans un second mouvement, on s’appuie sur une nouvelle rhétorique technicienne pour se hisser « au-dessus de la mêlée », à la hauteur cristalline des « faits purs » et laisser les débats d’opinion aux hominidés d’en bas qui croient encore que les gazettes représentent avant tout — comme jadis et comme partout — des courants d’idées qui s’affrontent. On fait donc appel à des outils « scientifiques », comme les algorithmes mis (presque) gracieusement à disposition par Google.2 

Voilà donc la nouvelle fonction de la « grande presse » : la traque aux « fake news » — en français: aux nouvelles contrefaites — des contrefaçons dont elle s’institue elle-même la juge et l’arbitre.3

Résultat concret n° 1 : sous couvert d’une dépolitisation de surface, l’instauration d’un contrôle idéologique strict et monolithique de l’expression et de la pensée, soutenue par la tyrannie du conformisme sur les réseaux sociaux. Un contrôle qui a ceci de remarquable qu’il est persuadé de n’agir au nom d’aucune idéologie particulière, mais, en quelque sorte, de la réalité et de la bonne foi elles-mêmes. 

On étudiera avec profit, à ce propos, la stupéfaction apparemment sincère de Samuel Laurent, l’agité responsable du Decodex du Monde, lorsque Daniel Schneidermann lui flanque sous le nez l’idéologie de son employeur: « Nous?  Le Monde ? On a une idéologie ? C’est quoi notre idéologie? » Certes, l’exemple est un peu extrême, le journaliste en question constituant un cas flamboyant de simplet colérique et inculte.

Résultat concret n° 2 : désaffection du public pour ces officines de patronage moral dont il n’apprend plus grand-chose, sinon des directives stéréotypées de pensée et de comportement.

Résultat concret n° 3 : l’effondrement économique des journaux, concomitant avec la migration de la publicité vers d’autres horizons. Et la dépendance de plus en plus aiguë des rédactions survivantes vis-à-vis des puissances de l’économie ou des subsides de l’État.


DROIT DANS LE MUR

Ce n’est pas l’analyse que font les principaux intéressés. Or la situation est particulièrement claire, et préoccupante, en Suisse romande, petite aire francophone, mais spécifique. La concentration-épuration des médias privés y est devenue telle que les plus optimistes ne peuvent plus parler de pluralité. En face d’une presse chancelante, seule la régie d’État de la SSR (radio-télévision) semble offrir des perspectives professionnelles à peu près viables pour les journalistes de métier. Du coup, le secteur sinistré commence à évoquer la concurrence déloyale du secteur public. Dans le milieu politique, les ultralibéraux en appellent à l’abolition de la redevance généralisée, tandis que les gauchistes appellent à étendre les subventions.

On est frappé par le manque de bon sens de ces raisonnements. L’abolition de la redevance aboutirait à un paysage médiatique utilitaire, mû par la publicité, sans esprit de communauté, sans identification nationale, sans mémoire collective — bref sans « chose publique ». Et le subventionnement reviendrait à financer par l’argent du contribuable des groupes cyniques qui assassinent leurs propres titres de presse en organisant la concurrence interne avec leurs propres plateformes numériques! Encore un bel « autogoal » socialiste, en somme  [4]

C’est que personne n’ose aborder les questions de fond: comment un service public payé par la redevance peut-il se permettre d’entretenir un parti pris politique ostensible et régulièrement contraire au sentiment exprimé par une majorité de la population (car la Suisse a cet avantage d’être un institut de sondage permanent) ? Comment peut-il entrer en concurrence avec le privé dans le domaine publicitaire ? Et comment, avec tout cela, la télévision d’État n’arrive-elle pas à assurer un programme culturel décent ni à proposer autre chose que des reprises durant tout l’été ? (Alors que notre modeste Antipresse n’a livré dans la même période que du contenu neuf...)

Où qu’on se tourne, on marche sur des œufs. Chacun sait que le statu quo conduit directement à la mort, mais personne n’ose le bouleverser ni pointer du doigt les problèmes de fond. Parmi ces problèmes, l’un des premiers, et des plus graves, est la tyrannie sans partage de la pensée unique qui éteint le débat, terrorise les personnes et rend les contenus stéréotypés et prévisibles.


LE SYNDROME DE LA CREMAILLERE

Il ne s’agit évidemment pas d’un phénomène uniquement cantonné aux médias, mais ceux-ci ont considérablement contribué à l’instauration d’une police de la pensée qui a fini par les rendre eux-mêmes… superflus. A quoi bon s’informer, débattre, enquêter, si une part significative des opinions (sur l’islam, les minorités sexuelles, le climat, etc.) sont criminalisées et bannies de l’espace public ? Quel « bon journalisme » (celui que tous appellent de leurs vœux) pourra-t-on pratiquer si l’on s’interdit de voir la voiture qui brûle devant notre porte ou de nommer la religion de la plupart des individus et des gangs qui violent et qui tuent pour raisons religieuses en Europe? Plus largement encore: qu’est-ce qu’une institution de l’info comme CNN a-t-elle à répondre aux attaques d’un Trump lorsqu’elle censure ses propres titres pour ne surtout pas mettre en rapport les Antifas et la violence criante qui est au cœur de leur action ? De qui se moque-t-on ?

Ajoutez à cela le tabou des conflits d’intérêts entre le monde politique et les cartels pharma-banque-assurance, et l’on ne vous proposera bientôt plus que des «enquêtes de fond» sur les bons plans du samedi soir ou les « vraies » méthodes amincissantes.

Le slogan du Canard dit juste: la liberté de la presse (et d’expression) ne s’use que quand on ne s’en sert pas. D’où la souricière où les médias, et toute une société avec eux, ont fini par s’engouffrer. Avec toutes les crises et le délitement auxquels l’Europe fait face, c’est encore le délit verbal qui y suscite les plus furieuses chasses à l’homme. De jour en jour, l’espace du débat libre se restreint - et chaque nouvelle atteinte à cette liberté devient la norme pour le lendemain. Lorsqu’une banque supprime ses tirelires-cochonnets pour ne pas froisser la clientèle « multiculturelle », la banque concurrente qui omet de le faire à son tour devient instantanément une institution islamophobe. La crémaillère de la pensée unique interdit tout retour en arrière. Et il ne se trouvera personne dans le débat public pour dénoncer le grotesque et le danger de cette involution. Sinon, bien entendu, les « islamophobes » de service. Qui ne sont parfois que de simples honnêtes gens conscients de ce qui fait la dignité des individus et de ce qui les réduit à une masse de perdition. 


LA POIRE D’ANGOISSE

L’imagination humaine, en Europe particulièrement, a été extrêmement fertile en matière de méthodes et d’outils de torture. L’une de ses inventions les plus raffinées tient en la poire d’angoisse, cette boule dotée d’expansion à vis qu’on fourrait dans la bouche des prisonniers pour les faire taire. Quelques tours de clef en plus, et l’on pouvait tout aussi bien leur fracasser la mâchoire et le crâne.


« Le bourgeois surpris pensa crier au voleur; mais à l'instant les trois autres accoururent, et l'empoignant lui firent ouvrir la bouche et lui mirent leur poire d'angoisse dedans, qui en même temps s'ouvrit et se délâcha, faisant devenir le pauvre homme comme une statue béante et ouvrant la bouche sans pouvoir crier ni parler que par les yeux. »


Nous, Européens, sommes en train de nous fourrer volontairement une poire d’angoisse dans la bouche, feignant encore de croire qu’il ne s’agit que d’une prothèse dentaire. Pour le moment, elle ne fait qu’entraver la parole et la déglutition, mais ce n’est qu’une affaire de degré et de temps. Il importe de la recracher avant qu’il devienne physiquement impossible de l’ôter.

C’est pour cette raison que nous avons décidé, à l’Antipresse, de lancer dès ce numéro 91 une rubrique intitulée La poire d’angoisse où nous recenseront les dégâts commis au jour le jour par ce bâillon d’un autre temps dans l’Europe du XXIe siècle.


S.D.


Notes : 


1. Allusion au titre d’un prodigieux roman de C. S. Lewis consacré justement à… l’écrasement de l’humanité «naturelle» sur la Terre par l’Ingénierie des âmes.


2. Google, justement: cette maison si ouverte d’esprit qui a viré séance tenante un de ses propres ingénieurs, et des plus brillants, à cause d’un mémo interne où ce jeune idiot s’était autorisé la franchise. Depuis, d’aucuns l’ont surnommée Goolag…


3. Ainsi Le Monde avec le Décodex (merci Google), son pittoresque index de l’information francophone mis en place pour jauger, entre autres… les confrères. Ce même Monde qui ne se gène pas pour tronquer grossièrement les propos de ses «bêtes noires» afin de les rendre plus noires encore.


4. Voir « Qui a (vraiment) tué la presse papier ? », Antipresse n° 62.

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