Mobirise

SEPTEMBRE 2016

Les JO de Rio ont sonné le réveil de la Russie

par Karine BECHET-GOLOVKO

Les JO de Rio sont (enfin) terminés. Et il semble possible d'affirmer que depuis 1936, ils furent les pires de l'histoire olympique, pour peu qu'ils aient le moindre lien avec l'olympisme. Lors de la guerre froide et du boycott, les choses étaient claires. Ici, elles sont simplement sales et minables. Les JO sont en fait un excellent miroir de la société dans laquelle nous vivons. Mais dans cette guerre des nerfs et des images, la Russie a marqué des points tant à l'intérieur, qu'à l'extérieur. 


Des jeux à fort coefficient politique

Lorsque le perchiste français Renaud Lavillenie, après avoir été sifflé par le public, compare ces Jeux à ceux de 36, il met le doigt sur un élément fâcheux. Et oui, on ne peut qu'être d'accord avec lui c'était vraiment « une ambiance de merde ». Mais pour d'autres raisons. Parce qu'il s'est agi de montrer par tous les moyens la suprématie du « Monde occidental démocratique américano-centré » sur les autres pays, notamment la Russie et la Chine. 

Pour la Chine c'est raté et pour la Russie il a fallu toute la politisation de ces « commissions indépendantes » pour pouvoir écarter les athlètes les plus dangereux. Pourtant, tout ne s'est pas passé si facilement, il y a eu des résistances. On rappellera le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) qui a cassé de nombreuses interdictions de participation permettant aux sportifs russes de participer au dernier moment, dans des conditions psychologiques que l'on peut imaginer. Ce n'est pas grave, les médailles furent là et comme le rappelle A. Jukov, président du Comité olympique russe, 107 des 280 sportifs russes reviennent avec une médaille dans plus de 20 types de sports.

Au jeu des commissions, la justice se perd. La commission McLaren avait annoncé un système étatique de dopage, permettant de justifier l'interdiction de participation de la fédération russe d'athlétisme ou de lutte et l'établissement d'une responsabilité collective allant de pair avec la fin de la présomption d'innocence. Ce fut certainement une belle victoire pour l'USAID1 qui avait lancé le mouvement. Pourtant, dans le silence médiatique total, une autre commission indépendante auprès de l'AMA2, présidé par Richard Pound, avoue finalement que l'état russe n'est absolument pas lié aux problèmes de dopage:

La commission de Richard Pound, qui avait enquêté sur le scandale de dopage des athlètes russes, a avoué que le gouvernement russe ne s'était pas mêlé des activités de la Fédération russe d'athlétisme, a déclaré Craig Reedie, le président de l'Agence mondiale antidopage. (...) « Après avoir examiné les résultats et le rapport de M. Pound, je peux dire que la commission n'a pas pu prouver que le gouvernement s'y était mêlé », a avoué Craig Reedie lors de la session du Comité international olympique.

Et ces jeux se déroulent dans « une ambiance de merde ». La nageuse russe Efimova sifflée à son entrée et sur le podium ses concurrentes américaines ne lui serrent pas la main, plus tard lors de la conférence de presse l'accusent de dopage, et d'une manière générale dès que cela est possible, les sportifs perdant contre des russes invoquent très - trop - souvent les soupçons de dopage. 

Pourtant, des arbitrages particulièrement étonnants permettent aux Etats Unis de récupérer des médailles, sans que les sportifs n'y voient rien à redire, il s'agit des Etats Unis. On oubliera pieusement la gymnaste américaine qui chute sur la poutre mais reçoit une note plus que correcte. L'on oubliera aussi le 400 m relais féminin où l'équipe américaine a eu le droit exceptionnel de refaire toute seule la course pour se qualifier et finalement remporter l'or, qui n'a plus grand chose d'olympique. Une aurait été bousculée dans la zone de passage de relais, elles font appel de la disqualification pour avoir laissé tomber le témoin et quelques minutes après reçoivent l'autorisation de refaire la course, seules. La presse française tait pour autant la déclaration postérieure d’Allyson Felix reconnaissant qu'elle avait simplement laissé tomber le témoin. 

Le Monde libre doit gagner, sa race est celle des vainqueurs. Des sportifs propres. 36 n'est pas que l'année des congés payés. C'est aussi celle de l'affirmation d'une race supérieure, d'une race de vainqueurs. Les athlètes du « Monde libre » sont porteurs de valeurs. Comme l'athlète (désolée, encore une) américaine qui profite de l'escrime pour faire la propagande du hidjab. Et elle ne vient pas d'un pays musulman pourtant ... 

Mais il ne sert à rien d'être aigri, car finalement, ces Jeux ne sont que la prolongation des enjeux de société que nous vivons au quotidien dans d'autres domaines. Ils ne sont également que la transfiguration du combat des modèles qui opposent le monde américano-centré et ses pays satellites européens au monde russe.


L'impact idéologique des JO à l'échelle internationale

Le premier effet de cette politique de confrontation lancée contre la Russie a été de provoquer son réveil. Pourtant, pendant de longues années après la chute de l'Union soviétique et la mise à mal du système sportif soviétique, la Russie s'était gentiment endormie, laissait la main dans les instances sportives internationales, jouait selon des règles qu'elle ne maîtrisait pas et qui changeaient selon. Selon les exigences du moment, exigences qui n'ont qu'un lien très indirect avec le sport.

Or, l'attaque toutes voiles dehors a fini par engendrer une prise de conscience que le monde sportif est un monde politisé au même titre que les autres secteurs des relations internationales, le sport est donc un instrument de domination, coercition, négociation, au même titre que n'importe quel instrument politique.

Si l'attaque n'avait pas été frontale, il y a peu de chance que la position russe ait changée aussi rapidement. Souvenez-vous de la gestion de la crise du Meldonium, en douceur et en coopération. Les instances russes avaient même acceptées de mettre leur système de contrôle antidopage sous tutelle anglaise. Elles pensaient sincèrement qu'il s'agissait de lutter contre le dopage, ce qui allait dans leur sens. Mais la situation a dérapé avec le rapport McLaren et une prise de conscience a eu lieu.

Sans tout cela, jamais Isinbayeva ne se serait présentée à la Commission des athlètes, elle aurait été l'une des athlètes de Rio. Or, elle a été élue. Par les athlètes participant aux JO pour défendre leurs droits. Elle a obtenu 1365 voix et l'a remporté parmi une vingtaine de prétendants:

Britta Heidemann a été élue avec 1603 voix, suivie de Seug-min Ryu avec 1544 voix, de Daniel Gyurta avec 1469 voix et enfin de Yelena Isinbayeva avec 1365 voix. Au total,  5 185 athlètes ont voté.

Yelena Isinbayeva

Elle déclare alors:

« Je serai certainement un membre très actif de la Commission des athlètes du CIO, puisque la situation, dans laquelle je me suis trouvé aujourd'hui, est injuste et je voudrais éviter cette injustice à l'avenir et protéger surtout nos athlètes contre elle. Aujourd'hui, j'aurai une telle occasion et une telle influence et donc je vais les utiliser au maximum ».

Suite à cela, elle tient un conférence de presse mettant les points sur les i : 

« Je ne suis ni juge ni Dieu, c'est pourquoi si le président de l'IAAF et les membres estiment avoir agi en toute honnêteté, qu'ils l'aient sur la conscience et que Dieu les juge.

L'étape suivante fut l'intégration des membres nouvellement élus au CIO. L'on notera que 23 membres se sont opposés à voir l'athlète russe à leur côté. L'arrivée d'une personnalité forte représentant la Russie va remettre en cause le rapport des forces, scénario qui ne sert pas les intérêts dominant aujourd'hui du monde américano centré.

Maintenant, et d'une certaine manière grâce à cette crise, la Russie a un membre de poids, Isinbayeva, qui n'a jamais été contrôlée positif, dont le record n'a pas été battu aux JO de Rio, et qui va pouvoir faire porter un autre message d'une voix forte et claire. Au sein de la fédération internationale d'athlétisme (qui ne l'a pas félicitée pour son élection) et du CIO.

La réaction épidermique du journaliste canadien Mark Tewksbury montre toute la rage de ce monde qui doit gagner car il incarne le Bien, le Pur :

Rappelons que justement Isinbayeva n'a jamais été contrôlée positive dans toute sa carrière, ce qui ne l'empêche pas d'être le symbole du saut à la perche. Il a donc enlevé ce tweet quelque temps plus tard. Mais pas celui-ci:


L'impact idéologique des JO à l'échelle interne russe

Le personnage symbolique de la remise en cause de cette douce langueur suicidaire dans laquelle s'étiolait le sport russe avec la chute du système étatique sportif soviétique est la figure tonitruante de l'entraîneur de l'équipe féminine de Handball, l'incontournable Evgueny Trefilov. Impossible de ne pas remarquer cet imposant nounours gesticulant, hurlant, bondissant, à tel point qu'il a même réussi a recevoir un carton jaune, pris avec respect pour l'arbitre. Cet entraîneur typique de l'époque soviétique, forte personnalité, méthodes toutes aussi fortes, le tout enrobé de paternalisme. Il a ramené une médaille d'or.

Ses citations sont à croquer. Juste pour le plaisir, passons sur le « je ne les engueulais pas, je demandais simplement ». Ça se voit.

Evgueny Trefilov

Et revenons sur la tactique : « La tactique était simple: gagner. Arrêtez. Je dois quoi, me mettre à genoux et comme Socrate m'interroger sur la tactique? Les gars, quelle tactique? Gagner à n'importe quel prix ».

Et malgré plusieurs déclarations qui feraient hurler les féministes célibataires et fières de l'être, on retiendra la jolie déclaration après la victoire, pour le paternalisme : « Je regarde autour de moi et je comprends: mon équipe est la plus belle ! La plus, la plus, la plus. C'est pour aujourd'hui. Et demain, au travail ».

Forcément, E. Tréfilov n'a pas suivi de séminaire de psychologie, quand l'équipe est en perte de vitesse, il remet les pendules à l'heure, imaginant une fois aller se pendre dans les toilettes des femmes en voyant son équipe prendre du retard. Il le vit entièrement, de l'intérieur, c'est une sorte de totalité sur le terrain. Bien loin des méthodes modernes. D'ailleurs, en 2012 il est remplacé par un entraîneur aux méthodes « modernes », qui échoue lamentablement et E. Trefilov revient dès 2013 et remonte l'équipe russe. Un article intéressant dans le journal libéral Kommersant montre le malaise de ce clan face à une telle figure, surtout après cette victoire et oppose parfaitement deux types très différents : le « moderne » avec psychologie, douceur, bref le type des entraîneurs étrangers et le « démodé » russe, mais qui remporte ses médailles. Une remarque en passant de E. Tréfilov, sur ce qu'il ne nomme pas, à savoir le bon sens :

« Vous voyez, ceux qui arrivent... les nouveaux ... les nouveaux russes... ils pensent que s'ils remplacent les footclothes russes par des footclothes dollars, alors les jambes vont elles-mêmes se mettre à courir. C'est le pire. Ils pensent que s'ils invitent un étranger, il va se battre ? Demandez aux brésiliens qui va se battre pour eux ? C'est eux qui ont besoin de leur pays natal. Les suédois de la Suède. Les argentins de l'Argentine. Et de la Russie, les russes, la Russie a besoin d'un entraîneur russe. Et pourquoi j'irais à l'étranger ? Ils me mettraient en prison avec mes méthodes de travail ».

Après l'échec flagrant du mondial, après les scandales liés à la confrontation autour des affaires de dopage, la Russie sort changée. Renforcée, consciente et prête non seulement à se défendre, mais à attaquer. Ce changement d'attitude s'inscrit dans le cadre d'un remaniement politique intérieur beaucoup plus profond qui tient compte des nouvelles réalités.


K.B.-G. 


1United States Agency for International Development ou Agence des États-Unis pour le développement international 

2Agence mondiale antidopage

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