Mobirise

JUILLET - AOÛT 2017

La France et l’Allemagne
face à la guerre numérique

par Grégory DUFOUR

Coupure d’électricité, infection d’ordinateurs, vols d’identité, attaques informatiques contre des sites sensibles comme des sites militaires, des hôpitaux ou encore des fournisseurs d’accès à l’eau, au gaz, à l’électricité, vols de données sensibles d’entreprises et d’États, chaque année, la France1 et l’Allemagne sont confrontées à des centaines de milliers d’attaques informatiques.
Des attaques informatiques qui peuvent entrainer une déstabilisation partielle voire totale d’un pays. Les attaques de mai et juin 2017 qui ont touché de nombreux pays comme la Russie, l’Ukraine, la Grande-Bretagne, la France ou encore l’Allemagne peuvent en témoigner2.
Pour faire face à la cybercriminalité et au cyberterrorisme qui ont pris un essor considérable avec l’évolution des nouvelles technologies, la France et l’Allemagne sont en train de s’équiper, l’une et l’autre, de véritables arsenaux à la fois civil et militaire tout en renforçant leur coopération. 
Tout d’abord, les deux pays disposent chacun de deux structures civiles chargées de la sécurité numérique nationale à savoir côté français l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information et côté allemand l’Office fédéral pour la Sécurité dans les technologies de l’information3. Si ces deux entités sont chargées d’assurer dans leur pays respectif la défense des structures étatiques et des sites sensibles face aux cyberattaques, elles coopèrent également toutes deux de façon très étroite. Cette coopération bilatérale s’illustre notamment par des actions conjointes dans des domaines touchant à la fois à la prévention, à la détection et à la réaction aux incidents voire aux attaques numériques. 
Toujours sur le même registre civil, les 1ères rencontres franco-allemandes académie-industrie sur la cybersécurité organisées en décembre 20164 à Nancy ont permis au couple franco-allemand d’aller plus loin dans son combat face aux cyberattaques grâce au renforcement de coopération annoncé entre deux centres de recherche à savoir le « CISPA »56 basé à Sarrebruck, et le laboratoire lorrain « LORIA »78 basé à Villers-les-Nancy. Ces centres de recherche de tout premier plan envisagent de créer un centre franco-allemand consacré à la cybersécurité. Un centre qui aura vocation à devenir européen9. La cybersécurité est aussi l’une des priorités de l’Académie franco-allemande de l’Industrie du Futur lancée à 2015 et dont la mission consiste à mener une réflexion prospective et des travaux de recherche sur la place de l’Homme dans les transitions numériques et industrielles.
Rencontre INRIA – Industrie: 1ère rencontre franco-allemande académie industrie sur la cybersécurité – Jeudi 8 décembre 2016 à Nancy

Si ce sont des structures civiles qui sont chargées d’assurer la défense face aux cyberattaques comme nous venons de le voir, ce sont bien les ministères de la Défense français et allemand qui sont en charge des éventuelles ripostes.  
Face aux risques grandissants pesant sur les États suite au développement du numérique, la France mettra donc prochainement en place un commandement militaire cyber. Ce dernier placé sous l’autorité d’un général 4 étoiles sera même rattaché directement au Chef d’État-Major des Armées et commandera les unités de « combat informatique » de nos armées. Ce commandement sera renforcé par 2 600 combattants cyber auxquels s’ajouteront 600 experts de la Direction générale de l’Armement, 4 000 réservistes citoyens de cyberdéfense10 et 400 réservistes opérationnels. 
La France a été suivie dans son initiative par l’Allemagne mais dans une autre proportion puisque l’armée fédérale allemande, la Bundeswehr, va se doter de son côté non pas de 2 600 personnels comme la France mais de 14 000 informaticiens militaires et civils. Ces personnels « numériques » seront, tout comme le côté français, placé sous l’autorité d’un commandement spécifique en l’occurrence le commandement pour l’espace informatique et informationnel11 (CIR). La création tant en France qu’en Allemagne de ces « 4ème armées » aux côtés de celles de Terre, de l’Air et des Marines nationales devrait permettre de renforcer les capacités des deux pays à assurer une riposte militaire face aux cyberattaques. Mais il faudra pour se faire réussir à recruter le personnel qualifié en quantité suffisante (y compris des hackers). Or rien n’est joué dans la mesure où les armées française et allemande sont en concurrence directe avec des entreprises privées pour recruter les meilleurs éléments, ces entreprises offrant souvent des salaires supérieurs à ceux proposés par les armées.12
Les coopérations franco-allemandes en direction de la cybersécurité tant civiles que militaires sont fondamentales pour l’Union européenne. Les deux pays ont d’ailleurs pu réaffirmer leur volonté d’avancer ensemble sur ce sujet lors du conseil des ministres franco-allemand organisé à Metz en avril 201613. Une volonté qui allait être reprise quelques mois plus tard en décembre 2016 dans un document bilatéral remis par les deux ministres de la Défense à la Cheffe de la Diplomatie de l’Union européenne14.
Les initiatives lancées par Paris et Berlin mériteraient de toute évidence d’être reprises par les autres pays européens. La directive européenne15 (« Network and Information Security ») portant sur la cybersécurité émet d’ailleurs l’idée que chaque État de l’Union européenne s’investisse dans ce champ thématique, tout en proposant de voir ces pays fonctionner selon un réseau maillé. La solution serait donc idéalement à trouver dans un renforcement de coopération entre les États européens. 
Or rien n’est moins sûr. 
Comme le rappelait avec justesse le Directeur général de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information, lors de son audition devant une Commission du Sénat en février 20171617, « la cybersécurité relève avant tout de la souveraineté nationale ». Cette « question de la souveraineté nationale n’est pas tant un problème en soi » mais il s’avère, selon lui, que les États ne veulent « pas partager au niveau européen certains sujets » très sensibles « ne serait-ce que ceux relatifs à l’industrie de défense ». On peine ainsi à imaginer une solution collective européenne mise à part pour « certains grands principes » de coopération. La solution ne peut donc passer selon lui que par des « relations bilatérales ». En ce sens, la coopération franco-allemande tant civile que militaire pourrait une nouvelle fois s’avérer essentielle aux autres pays européens18 à défaut d’initiatives européennes communes et concrètes.

G.D.

1https://www.ssi.gouv.fr/actualite/rapport-dactivite-2016-la-securite-condition-sine-qua-non-dune-transition-numerique-reussie/

2http://www.lepoint.fr/monde/ransomware-une-cyberattaque-a-touche-tchernobyl-et-le-laboratoire-merck-28-06-2017-2138855_24.php

3Bundesamt für Sicherheit in der Informationstechnik.

4https://www.inria.fr/centre/nancy/innovation/rii-2016/presentation

5Center for IT-Security, Privacy and Accountability.

6https://cispa.saarland/

7Laboratoire Lorrain de Recherche en Informatique et ses Applications.

8http://www.loria.fr/fr/

9https://www.observatoire-fic.com/en-route-vers-le-ceri/

10http://www.defense.gouv.fr/portail-defense/enjeux2/cyberdefense/la-cyberdefense/rcc

11Cyber- und Informationsraum.

12https://www.marianne.net/monde/l-allemagne-se-dote-d-une-armee-de-cyber-guerriers

13https://www.ssi.gouv.fr/agence/missions/lanssi-a-linternational/lanssi-et-leurope/

14http://paris-international.blogs.la-croix.com/les-idees-de-la-france-et-de-lallemagne-pour-faire-avancer-la-defense-europeenne/2016/09/18/

15http://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX%3A32016L1148

16Audition devant la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées du 1er février 2017.

17http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20170130/etr.html

18Lors du 12ème conseil des ministres franco-allemand, le Président de la République et la Chancelière fédérale ont décidé d’une coopération étroite entre leurs deux pays dans le domaine de la cybersécurité (4 février 2010) :
http://france-allemagne.fr/Politique-etrangere-defense,5235.html

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