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JUILLET-AOÛT 2016

Pour une Grande Europe de l’Atlantique à l’Oural

par Grégory DUFOUR

« C’est mon opinion, et rien ne m’empêchera d’être du même avis qu’elle ! » Pierre Dac (humoriste)


Lors d’une conférence de presse donnée en 1949, cinq ans seulement après le sortir de la Deuxième Guerre mondiale et alors que se déroulait l’opération du pont aérien de Berlin-Ouest, le Général de Gaulle déclarait qu’une « Grande Europe » ne pouvait reposer que sur la « base » d’un « accord entre Français et Allemands », ennemis dits héréditaires. Il considérait également qu’une fois l’Europe faite sur ces bases franco-allemandes, il conviendrait de se tourner vers la Russie. « Voilà », disait-il, « le programme des vrais Européens ! ». Cette vision gaullienne d’une « Grande Europe » aurait reposé sur une coopération approfondie entre les Nations européennes et sur une volonté commune des Européens d’œuvrer ensemble pour un avenir commun, si ce n’est meilleur. L’avènement dès la fin des années 40 d’une politique de bloc contre bloc entre « occidentaux » d’un côté et soviétiques de l’autre n’a pu permettre à ce dessein de voir le jour. Un espoir subsista néanmoins en 1989. La chute du Mur de Berlin aurait en effet dû favoriser ce retour à l’idée d’une « Grande Europe ». Malheureusement, les très grandes difficultés qu’entraina la dislocation de l’empire soviétique contraindront les politiques de l’ex-URSS à ne pas aller vers ce dessein, pas plus d’ailleurs les Européens qui resteront quelque part convaincus des bienfaits1 pour le continent européen d’une intégration plus importante qui allait donner naissance à l’Union européenne le 1er novembre 1993 suite à l’entrée en vigueur du traité de Maastricht2. 

Mais voilà ! En l’espace de 25 ans, l’Union européenne reste en panne. Elle reste en proie à de sérieux doutes3 avec la crise des migrants, la crise économique et sociale en Grèce ou encore l’inertie du couple franco-allemand4 faute d’équilibre politique entre les deux pays pivots du projet européen. Pire, l’Union européenne5 a en réalité favorisé la montée continue de l’islamisme radical, de populismes voire de nationalismes.

Face à cette situation, sans doute que le temps est venu de repenser entièrement le projet européen et de réfléchir sérieusement à l’émergence d’une autre Europe.

Sans doute le temps est-il venu de plancher sur l’émergence de cette « Grande Europe », une sorte de « Terre promise lointaine6 » qui irait de « l’Atlantique à l’Oural7 ». Notre époque, marquée par une incertitude face à l’avenir, devrait pouvoir inciter la France et la Russie à tendre vers ce grand dessein.

Mais voilà, pour y parvenir, il conviendrait en premier lieu que nous puissions échanger sereinement.

Or beaucoup voudraient nous diviser, une nouvelle fois, 27 ans après la Chute du Mur de Berlin. Beaucoup voudrait nous séparer, nous les héritiers de cette si longue et si mouvementée amitié entre la France et la « Grande Russie »8.

Beaucoup voudraient sacrifier cette amitié séculaire sur l’autel d’obscurs intérêts. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils se donnent énormément de mal pour parvenir à leurs fins.

Lorsque l’on évoque par exemple dans les médias et dans les déclarations de certains politiques européens l’extérieur de la frontière orientale de l’Union européenne, la « Grande Russie » riche de ses territoires, de ses Etats et de ses habitants reste trop souvent caricaturée, marginalisée, voire toujours, et injustement, montrée du doigt, stigmatisée. 

Le pire est sans doute que ces médias font à coup sûr fi des citoyens de ces Etats, de leur Histoire et de leur culture européenne, en ne se focalisant uniquement que sur la politique, lorsqu’ils ne se hasardent pas de façon pour le moins approximative sur le chemin de la géopolitique. Jamais d’images positives données aux Français ou autres Européens de l’Union européenne sur ces territoires et citoyens, jamais de débats permettant un véritable dialogue, constructif et fructueux avec des points de vue reposant sur des réalités et issus de part et d’autre des frontières et non sur des interprétations erronées. Les citoyens français et européens restent peu curieux malgré l’outil formidable qu’est Internet, il faut en convenir. Symboles d’un temps qui change, ils sont devenus davantage des consommateurs que des citoyens au libre arbitre intact. Ils n’ont de ce fait que de trop rares occasions de se faire une idée la plus réaliste possible sur nos voisins et amis orientaux de l’Union européenne.

Au mieux, les médias traditionnels et certains politiques, assurément plus atlantistes qu’européens, enferment les citoyens et contrées de la « Grande Russie » dans des clichés vus et revus par des yeux d’occidentaux déformés par la société de consommation mondialisée qui refusent, un instant, de s’acculturer et de tenter enfin de comprendre l’autre. Il y a là une sérieuse contradiction dans leurs comportements. Il peut en effet paraître curieux d’être pour la mondialisation et refuser en même temps de s’ouvrir aux autres et les comprendre. Le « temps des cerises9 » est passé, voici le « temps des moutons » !

Cela reste malheureusement le cas depuis de nombreux mois sur les sujets difficiles liés par exemple à la situation en Ukraine, en Crimée ou à Donetsk.

Il est vrai que des événements graves s’y déroulent depuis plusieurs années et il ne convient pas de faire preuve d’angélisme et de naïveté quant à certains intérêts défendus bec et ongle par l’ensemble des parties et acteurs concernés. Toutefois, il est toujours surprenant d’observer, de ce côté-ci de l’Europe du moins, que les principaux mass-médias européens évoquent essentiellement les problèmes politiques, économiques et militaires souvent avec une vision pour le moins unilatérale et non-objective de la « chose ». Il convient également de constater qu’il n’est que trop rarement question des liens forts qui nous unissent les uns aux autres. Le « globish » « mainstream » et diverses « forces » veillent incontestablement au grain !

Si ces citoyens de « l’ancienne URSS » subissent de plein fouet ces événements – les sanctions européennes contre la Russie en sont un exemple parmi d’autres –, s’ils restent les premières victimes de ces derniers, comment peut-on un instant les oublier lorsque l’on prétend notamment vouloir s’ériger en étendards des droits de l’Homme comme le revendiquent, non sans prétention, certains intellectuels en goguette ou politiques français et européens ? Comment peut-on ainsi espérer voir ces citoyens de la « Grande Russie » vouloir échanger avec les Français et Européens ? Or, ce sont eux, ces citoyens, qui incarnent à la fois cette âme slave/russe et résistante face à la fois à une certaine mondialisation des esprits et face au renoncement d’un grand nombre de Français et d’Européens à défendre à la fois leurs identités, leurs cultures et leurs valeurs. Cette âme slave qui a tant fait rêver et qui suscite, aujourd’hui encore, tant d’interrogations, tant de passions mais aussi tant d’appréhensions. Beaucoup voudraient de toute évidence nous éloigner les uns des autres et revenir finalement à l’ancienne opposition blocs contre bloc, comme au « bon » vieux temps de la Guerre froide !

Mais au-delà de la politique et des enjeux internationaux qui dépassent, convenons-en, le commun des mortels et contre lesquels il reste particulièrement difficile de s’opposer en tant que simples citoyens, la meilleure réponse, sans doute naïve mais belle à apporter aux tensions créées artificiellement par différents lobbies et « forces » internationaux entre citoyens de l’Union européenne et citoyens des « contrées » russes, est sans doute de croire en l’amitié entre les peuples. La meilleure réponse est sans doute de croire en l’amitié entre la France et les peuples et états de la « Grande Russie ». Nous sommes en effet si proches géographiquement, si proches culturellement et en même temps si loin.

Tout devrait nous rapprocher, tout devrait nous inciter à défendre nos valeurs communes face aux barbaries qui tentent de déstabiliser voire de détruire notre civilisation européenne. Oui, notre civilisation européenne, car nous faisons bel et bien partie de la même civilisation. Pour s’ériger face à ces dernières, tout devrait donc pouvoir nous inciter à mieux nous connaître malgré les tentatives de séparation que l’on peut observer ici et là, tout devrait nous inciter à œuvrer ensemble pour un avenir meilleur et à nous libérer enfin de ces barbaries pour l’avenir des plus jeunes générations. C’est notre responsabilité. Elle est immense. Il faut croire en ce sens en cette amitié, il faut la développer, il convient de la cultiver et de défendre ensemble notre conception commune de l’Humanité tout en veillant à ne pas nous laisser enfermer ou prendre en otages par de sombres considérations géopolitiques ou médiatiques. 

Pour cela, il nous faut tenter de dépasser nos propres certitudes sur l’autre, il nous faut jeter aux orties nos préjugés sur l’autre, il nous faut aller à la rencontre de l’autre et lui donner le meilleur de nous-mêmes. Pour cela, il nous faut imaginer des ponts entre les hommes et les femmes. 

En ce sens, la jeunesse peut être un formidable acteur d’amitié tout en donnant un sens à cette « Grande Europe ». L’expérience de la coopération franco-allemande pourrait être particulièrement précieuse. La création d’un office franco-russe pour la Jeunesse, voire d’un office franco-germano-russe pour la Jeunesse sur le modèle de l’office franco-allemand pour la Jeunesse (OFAJ) qui conforterait l’idée de nouveau projet européen articulé autour de l’axe Paris-Berlin-Moscou en incluant évidemment d’autres pays, pourrait être un premier pas.

D’un point de vue plus bilatéral, l’encouragement à signer plus de jumelages entre villes françaises et villes de la « Grande Russie » peut également être l’occasion de renforcer concrètement les liens entre nos populations sur le modèle des très modestes 40 jumelages existants aujourd’hui10. L’encouragement à une promotion large en direction du grand public d’artistes de France et de « Grande Russie », tel le chanteur star Alexander Buinov, totalement inconnu en France bien qu’il se soit déjà produit dans un show télévisé russe avec la Française et Lorraine Patricia Kaas, serait à entreprendre davantage à travers une action plus importante de nos services culturels diplomatiques. 

Les acquis de l’année France-Russie de 2010 et de ses 350 manifestations et des « Rencontres culturelles France-Russie 2013-2014 » ainsi que l’élan récent de l’année croisée franco-russe de la Culture et du Tourisme11 se doivent d’être entretenus et de servir de source d’inspiration pour les autres Etats de la « Grande Russie ». Il convient de les faire fructifier à nouveau et d’en faire profiter le plus large public possible, dans nos capitales certes, mais aussi dans nos régions, de les promouvoir en direction des écoles, des universités, des associations et de ne pas le réserver qu’à un public restreint ou d’initiés. Internet doit pouvoir notamment nous y aider. Cela est impossible à concrétiser, direz-vous ? Et pourquoi pas ? Pour parvenir à ce dessein, il faudra des hommes et des femmes convaincus, décidés, courageux. Oui, courageux, car le fossé des malentendus et des incompréhensions peut parfois être grand, et être finalement source de tensions inutiles12. 

Ensemble, nous pourrons alors rebâtir les ponts qui se sont abimés depuis des décennies. Ensemble, nous pourrons poursuivre la grande Histoire franco-(grand)russe et la grande fraternité incarnées notamment par le glorieux régiment de chasse « Normandie-Niemen »13. La mémoire oubliée de ces centaines de soldats « soviétiques » enterrés notamment à Metz, en Lorraine, doit pouvoir, pour ne parler que d’elles, nous obliger à œuvre ensemble les uns envers les autres pour un avenir meilleur. « Sans frontières » nous en donne de toute évidence une extraordinaire occasion.


G.D.


1L’Union européenne n’a pu empêcher les guerres de Yougoslavie entre 1991 et 1999. 


2Le projet de traité de Maastricht fut ratifié par référendum en France en 1992 à une très courte majorité. Il est encore très souvent un sujet de discussion en France. Pour mémoire, ce traité créa notamment une monnaie unique, l’euro (mise en place en 2002) mais aussi la citoyenneté européenne. Il donna également le droit de voter et d'être élu dans l'État où l'on réside pour les élections européennes et municipales.


3Les candidats à la primaire de droite prônent certes en faveur d’une relance de l’Union européenne mais sans parler d’une refonte de l’UE http://fr.reuters.com/article/topNews/idFRKCN0Y01Z0?pageNumber=3&virtualBrandChannel=0


4http://www.causeur.fr/europe-allemagne-turquie-merkel-erdogan-37977.html#


5Instances européennes et gouvernements nationaux en première ligne.


6http://www.charles-de-gaulle.org/pages/l-homme/dossiers-thematiques/de-gaulle-et-le-monde/de-gaulle-et-lrsquoeurope/analyses/lrsquoeurope-de-lrsquoatlantique-a-lrsquooural.php


7Ibidem


8Référence au terme de « Grande Russie » utilisée dès le Moyen-Âge par le patriarche de Constantinople pour désigner les Slaves orientaux répartis entre la Russie, la Biélorussie et l’Ukraine.


9Référence humoristique et ironique au « temps des cerises », chanson française de la fin du XIXème siècle, associée généralement à la Commune de Paris de 1871.


10On recense plus de 2 000 jumelages de villes entre la France et l’Allemagne et plus d’une centaine de jumelages entre villes françaises et villes américaines.


11https://fr.rbth.com/art/culture/2016/04/06/lannee-croisee-franco-russe-de-la-culture-et-du-tourisme-a-commence_582387


12Pour y parvenir, sans doute faudra-t-il également que les uns et les autres laissent de côté certains traits de caractères, entendez que les Russes soient un peu plus cartésiens comme les Français le sont (du moins en cliché), il faudra peut-être pour les Français être moins cartésiens justement et cultiver également ces traits de caractères telle la passion « folle » mais sublime qui correspond finalement si bien à ce que l’on décrit, ici en France, comme l’âme slave/russe.


13http://www.ordredelaliberation.fr/fr/compagnons/les-unites-militaires/le-regiment-de-chasse-_normandie-niemen_

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