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JUILLET 2015

Le Général de Gaulle et la Russie

par François MAURICE

Le général de Gaulle a toujours été considéré comme un ami proche de la Russie. Il a d’abord impressionné par son courage pendant la guerre. Alors que la France semblait écrasée sous la botte ennemie, il s’est dressé en géant, tel le héros de la mythologie russe Ilya Mouromets, contre le colosse hitlérien avec une poignée de compagnons téméraires.


Si la Russie est l'allié de la France au cours du premier conflit mondial, les choses évoluent après la révolution communiste. En 1920, de Gaulle s'engage même auprès de la Pologne, et défend Varsovie attaquée par l'Armée rouge. En juin 1940, au moment de la débâcle française, l'URSS est alors liée à l'Allemagne nazie, mais l'offensive du IIIème Reich à l'encontre de son allié soviétique, en juin 1941, marque le tournant de la guerre. Immédiatement, le Général offre son soutien et propose une alliance militaire.

En septembre 1941, le gouvernement soviétique reconnaît officiellement le général de Gaulle comme le chef de la France Libre, la seule France, et offre sa collaboration. 

Le 20 janvier 1942 à la radio de Londres, le Général rend hommage à la récente victoire russe. Grand stratège, il sait que l'Allemagne nazie va perdre sa guerre contre la Russie: « Pour l'Allemagne, la guerre à l'Est, ce n'est plus aujourd'hui que cimetières sous la neige, lamentables trains de blessés, mort subite de généraux. Certes, on ne saurait penser que c'en soit fini de la puissance militaire de l'ennemi. Mais celui-ci vient, sans aucun doute possible, d'essuyer l'un des plus grands échecs que l'Histoire ait enregistrés. » Il partage alors son admiration pour le peuple russe : « Tandis que chancellent la force et le prestige allemands, on voit monter au zénith l'astre de la puissance russe. Le monde constate que ce peuple de 175 millions d'hommes et digne d'être grand parce qu'il sait combattre, c'est-à-dire souffrir et frapper, qu'il s'est élevé, armé, organisé lui-même et que les pires épreuves n'ébranlent pas sa cohésion. C'est avec enthousiasme que le peuple français salue les succès et l'ascension du peuple russe. »

De Gaulle est alors bien conscient que la Russie sera demain un modérateur de la domination atlantiste et il souhaite, dans cet esprit, que l’alliance franco-russe devienne l’axe du continent européen, « de l'Atlantique à l'Oural ». 

 « Dans l'ordre politique, l'apparition certaine de la Russie au premier rang des vainqueurs de demain apporte à l'Europe et au monde une garantie d'équilibre dont aucune Puissance n'a, autant que la France, de bonnes raisons de se féliciter. Pour le malheur général, trop souvent depuis des siècles l'alliance franco-russe fut empêchée ou contrecarrée par l'intrigue ou l'incompréhension. Elle n'en demeure pas moins une nécessité que l'on voit apparaître à chaque tournant de l'Histoire. »

Jusqu'en 1945, la France et la Russie continuent d’entretenir d'assez cordiaux rapports d'entraide et de collaboration. Ainsi, en décembre 1944, de Gaulle arrive-t-il à Moscou pour rencontrer Staline. Le voyage est rocambolesque. La délégation française arrive le 26 novembre 1944 à Bakou. Elle ne part pour Moscou que le lendemain et en prenant le train car le mauvais temps empêche toute liaison aérienne. Le voyage est long. Le 30 novembre, la délégation française fait une halte à Stalingrad à la demande du Général. Ce n'est que le 02 décembre que les Français arrivent à Moscou. Ils sont accueillis par Viatcheslav Molotov, ministre des Affaires étrangères, chef du gouvernement de l'Union soviétique et bras droit de Staline. Le général de Gaulle s'entretient avec Staline pour la première fois le soir même. La rencontre est courtoise, chacun exposant calmement ses thèses.

Qu’est-ce de Gaulle attendait de cette visite ? D’abord, il voulait que la France pèse autant que les Anglo-Saxons et qu’elle dispose de sa propre marge de manœuvre. Il voulait par ailleurs obtenir un accord sur l’Allemagne, afin que l’URSS soutienne la France au sujet de la Rhénanie et de la Ruhr.

Enfin, il voulait signer avec l’URSS un traité d’alliance et d’assistance mutuelle, comparable au traité franco-russe de 1892.

À la fin du conflit mondial, les trois grands vainqueurs (Américains, Britanniques et Soviétiques) décident du destin du monde à Yalta, où la France n'est pas invitée.  

Le général de Gaulle comprend que les contours d’un monde bipolaire viennent de se dessiner et la méfiance qu’il porte déjà aux Américains s’élargit aux Soviétiques. 

En septembre 1950 le général Charles de Gaulle, retiré de la vie politique française depuis 1946, a rédigé un document laconique intitulé « Les perspectives de nos relations avec la Russie ». Dans ce document, le général est fidèle à sa vision à long terme, favorable à une coopération stratégique avec Moscou. Il pensait que cette orientation permettrait de protéger « la France et son empire » contre la soumission aux intérêts des Etats-Unis.

De retour au pouvoir en 1958, de Gaulle engage une politique où la France doit peser sur le destin du monde et être capable de défendre elle-même ses intérêts. Il refuse la domination des deux blocs, soviétique et américain : la primauté de l'État-nation est pour lui essentielle. C'est pourquoi il décide de sortir progressivement de l'OTAN (sous contrôle américain), processus parallèle à la constitution d'une force nucléaire. C'est aussi la raison pour laquelle il tente de faire émerger l'Europe comme un troisième bloc indépendant, capable de devenir le médiateur entre les deux camps ennemis. Mais être médiateur sous-entend d’établir des relations diplomatiques avec ses interlocuteurs.

En mars 1960, dans le contexte de la Guerre froide, le général de Gaulle accueille chaleureusement Nikita Khrouchtchev, premier secrétaire du Parti communiste de l'Union soviétique. Le professeur Maurice Vaïsse nous a montré, en analysant les relations franco-soviétiques à partir de 1960, que de Gaulle avait, dès son entrevue avec Khrouchtchev cette année-là, une vision très claire de ce qu'il appelait déjà la « détente » : une politique très calculée d'ouverture à l'Est qu'il n'a pu mettre en application que très progressivement - un choix que l'histoire a ratifié et qui s'est imposé à ses successeurs. Cette politique, il fallait la faire accepter par nos alliés et par Moscou, deux entreprises aussi difficiles l'une que l'autre.

Après la visite effectuée à Paris en avril 1965 par le ministre soviétique des affaires étrangères, Andreï Gromyko, le général de Gaulle fait part du renouveau des relations « fructueuses » avec le reste de l’Europe et il évoque les accords constructifs entre l’Atlantique et l’Oural. En décembre 1965, il déclara une fois de plus : « En dépit des régimes différents, la France et la Russie sont unies par des liens naturels et des intérêts communs. »

Mais c'est surtout le triomphal voyage que de Gaulle réalise à travers toute la Russie soviétique, en juin 1966, qui engage profondément les échanges entre Paris et Moscou. Ce voyage suscite un intérêt exceptionnel dans le monde : certains espèrent qu’il donnera une nouvelle impulsion au rapprochement entre l’Est et l’Ouest ; d’autres, attachés aux institutions de la guerre froide, en redoutent les conséquences.

Du 20 juin au 1er juillet 1966, le général de Gaulle accomplit ce voyage officiel en URSS. Cette visite débute à Moscou, se poursuit en Sibérie, puis passe par Leningrad (Saint-Pétersbourg), Kiev et Volgograd. Le général de Gaulle prononce des discours lors de ses apparitions publiques. Il célèbre ainsi la vieille et inaltérable amitié franco-russe à la radio et à la télévision:  

 « La visite que j'achève de faire à votre pays c'est une visite que la France de toujours rend à la Russie de toujours… Aussi, en venant vous voir, il m'a semblé que ma démarche et votre réception étaient inspirées par une considération et une cordialité réciproques, que n'ont brisées, depuis des siècles, ni certains combats d'autrefois, ni des différences de régime, ni des oppositions récemment suscitées par la division du monde. »

Car pour De Gaulle, comme pour Dostoïevski, les nations sont des entités vivantes plus résistantes et plus fortes que les systèmes.

Des accords commerciaux, économiques, techniques et scientifiques sont signés. Mais avant tout, l'URSS accepte l'idée d'un "télétype rouge", chargé de relier directement l'Elysée au Kremlin. La France signifiant ainsi que son rapport à l'URSS est autonome de la politique de la Maison-Blanche. 

En décembre 1966, c'est au tour de Kossyguine - le Premier ministre - de se rendre en France, permettant ainsi d'approfondir les accords déjà scellés.

Le général de Gaulle, s'il condamnait toutes les formes de totalitarisme, n'en demeurait pas moins ouvert à la Russie, qu'elle fut le puissant allié de la Deuxième Guerre mondiale, ou l'ennemie de l'Occident lors de la Guerre froide. Refusant toutes les formes d'hégémonie, et soulignant sa volonté de ne pas être soumis au diktat de Washington, il instaurera un

dialogue direct avec la Russie. Il offrira ainsi la possibilité à la France d'apparaître comme force indépendante dans un monde essentiellement bipolaire tout en créant, chez les Français, un sentiment national de cohésion et de puissance, capable de surmonter les traditionnels clivages politiques, et de servir de base à l'acceptation de la politique gaullienne.


F.M.

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