mobirise.com

MAI - JUIN 2017

Évolution de l’image de la Russie en France

par Anna GICHKINA

L’image de la Russie en France a une longue histoire. Pendant très longtemps, l’Empire russe fut presque inconnu à l’étranger. La situation change vers la fin du XVIIIe siècle. À cette époque, la position internationale de la Russie devient de plus en plus importante, ce qui commence à attirer l’attention des Français. C’est l’époque où les destins historiques des deux pays s’entremêlent bien étroitement. Le professeur Michel Cadot affirme qu’à partir du moment où Souvorov apparaît dans les Alpes, la Russie commence à occuper les esprits de tous les intellectuels européens. 

Une puissance grandissante de la Russie sur la scène européenne commence à évoquer en Occident de nombreuses interrogations sur l’avenir, surtout en France, où la défaite de Napoléon s’est bien ancrée dans la mémoire collective1.

La reconnaissance en France du potentiel de la Russie et de son avenir prometteur ne signifie pas l’apparition chez les Français d’un intérêt particulier pour son histoire et sa culture. Ce n’est qu’à partir de la deuxième moitié du xixe siècle que les relations culturelles franco-russes deviennent systématiques. Ce changement est lié aux relations politiques et économiques entre les deux pays. 

Le développement des relations culturelles franco-russes se passe en France d’une manière plutôt ondulatoire car elles dépendent principalement des relations diplomatiques. L’image de la culture russe en France n’est donc pas encore entière. À cette époque, en Russie ainsi qu’en Europe, la littérature domine tous les autres domaines culturels et c’est en lisant les belles-lettres russes en traduction et les ouvrages français consacrés à la Russie que les Français font connaissance avec ce pays lointain. Il faut attendre un peu de temps encore pour que la musique, l’architecture, la peinture et le théâtre russes évoquent, eux aussi, un grand intérêt chez les Français. La France ignore l’existence de ces domaines culturels dans la société russe. Contrairement à la littérature, aucun artiste russe ne dépasse les frontières de l’Empire avant les deux dernières décennies du xixe siècle.

Il est à souligner que la France est un des derniers pays européens à faire connaissance avec la Russie. Même si en 1755 la revue parisienne le Caméléon littéraire présente de temps en temps à ses lecteurs des traductions de la poésie russe, la littérature russe reste perçue comme un phénomène exotique. Parmi les premières tentatives sérieuses d’étudier la littérature russe on distingue la traduction de ses œuvres ainsi que l’édition des recueils présentant brièvement un panorama général de la Russie. Ainsi, les mémoires de Madame de Staël, Dix années d’exil, suscitent en France une vague de curiosité envers la Russie et donnent envie de mieux connaître ce pays énigmatique2.

Malgré de rares ouvrages et traductions, l’image de la Russie en France demeura limitée pendant un moment. Présentant dans sa monographie les principaux aspects des relations franco-russes au xixe siècle, l’historien P. Bezobrazov affirme qu’il était rare qu’un Français ne portât pas un jugement négatif sur la Russie3. Les sympathies franco-russes, selon l’auteur, sont, à cette époque, à sens unique :


Pусские увлекались Францией и французской культурой, а французы знали Россию очень плохо, а то, что они о нас знали, в большинстве случаев не представлялось им симпатичным.4


Ce n’est pas étonnant que la presse européenne de la première moitié du xixe siècle ait un regard hostile sur la Russie, ce qui s’explique par un certain nombre de raisons dont la plus importante renvoie au développement politique de la Russie qui est, à cette période, plus en avance que sa vie sociale et culturelle :


Европа видела военную и политическую силу, но еще не видела самостоятельной образованности, общественной жизни; видела поверхностное влияние европейских обычаев наряду с первобытной дикостью […] при всей политической силе, Росcия оставалась несимпатична Европе чертами своего быта и нравов; с предполагаемой или действительной азиатской грубостью и суровостью5.


En effet, jusqu’aux trois dernières décennies du xixe siècle, la Russie était rarement considérée comme un pays civilisé. Et même quand elle devient perçue comme tel, une vision positive de l’Empire restait fragmentaire, hasardeuse et souvent préconçue. Faut-il ajouter que l’Europe demeura pendant longtemps russophobe. Custine accentue cette attitude envers la Russie dans sa Russie en 1839 : la Russie n’a pas d’avenir car ses habitants ne connaissent pas de liberté ; et quand la liberté n’existe pas, l’âme et la vérité n’existent pas non plus. Custine voit le peuple russe enivré par son esclavage. L’auteur conclut qu’à part la Russie,nulle part ailleurs un système gouvernemental pareil (les esclaves des esclaves) n’a pu voir le jour ; dans ce pays, le despotisme est en fusion avec l’esprit du peuple. Selon l’auteur, cette forme gouvernementale, unissant les défauts de la démocratie et ceux du despotisme, est bien méritée en Russie, royaume des muets et des apeurés6.

Custine écrit avec ironie qu’en Russie le bonheur est impossible car l’homme par sa nature ne peut pas être heureux sans liberté. Cette absence de liberté est, à son avis, la cause de tous les malheurs de ce pays-prison des enterrés vifs que sont les Russes7.

Selon ce philosophe-observateur, comme le définit R. Tempest, un caractère imprévisible et chaotique des Slaves formera toujours une barrière entre la France et la Russie8. Ce n’est pas étonnant que le livre de Custine soit, à l’époque, mal reçu en Russie tandis que la France a une tout autre réaction. Les Français lisent La Russie en 1839 avec une grande curiosité en appréciant la finesse des observations de son auteur auxquelles ils croient aveuglement9.

En résultat, l’image négative de la Russie et le stéréotype d’un caractère slave incompréhensible avec la raison s’imprime durablement dans la conscience des Français. 

Michel Cadot suppose que les impressions de Custine sur la Russie ne doivent pas être perçues comme une étude sérieuse de ce pays. Il faut, selon lui, lire ces textes comme un essai réunissant des impressions de voyage, des fragments de théories politiques et religieuses ainsi que des souvenirs de discussions et de lectures de l’auteur10. Charles Corbet, dans son A l’ère des nationalismes. L’opinion française face à l’inconnue russe, souligne non sans sarcasme la brièveté du séjour de Custine en Russie : « L’auteur qui n’avait séjourné que deux mois et demi en Russie, avait pris plus de trois ans pour rédiger son voyage11 ». En même temps, La Russie en 1839 représente, selon l’historien, l’étude de la Russie qui a su évoquer l’intérêt des intellectuels français pour la vie russe12. Aujourd’hui tout comme cent cinquante ans en arrière, ces notes de voyage continuent à provoquer des polémiques. En 1951, le chef des services secrets américains, le général B. Smith, recommanda à ses militaires de lire ce livre pour mieux comprendre la psychologie d’un ennemi potentiel13. L’avertissement de Custine, adressé aux Européens, est toujours d’actualité : la Russie change de maîtres tout en restant elle-même inchangée14.

Ainsi, au milieu du xixe siècle, l’attitude des Français envers la Russie est partagée. D’un côté, il s’agit d’une France antirusse où le pays de Nicolas Ier est vu comme un gendarme de la liberté européenne. Le livre de Custine n’est pas le seul dans ce genre. Avec le texte  La Question russe, sorti en France en 1853, la veille de la guerre de Crimée, Louis Léouzon Le Duc continue cette tradition. Il souhaite faire éviter au gouvernement français d’avoir des liens amicaux avec la Russie qu’il juge comme faux pas15.

Parmi les écrits dans le même esprit on peut nommer un conte pour enfants de la comtesse Ségur Le Général Dourakine de 1863 dont le titre est éloquent par lui-même. Le nom de famille Dourakine provient du substantif russe relatif au langage populaire дурак (dourak) qui est traduit en français comme sot ou encore imbécile16. 

De l’autre côté, la France ne perd pas l’espoir de l’entente avec la Russie. L’Histoire de la langue et la littérature des Slaves, Serbes, Bohèmes, Polonais et 

Lettons de F. Eichhoff et La Balalayka de P. de Julvecourt sont des exemples de l’attitude pro-russe.Leurs livres portent un jugement positif sur l’autocratie tsariste. Selon Eichhoff, le régime autocrate de la Russie a été orienté sur les besoins du peuple. L’auteur affirme que l’objectif de la politique russe de l’époque réside dans la nationalisation du pays, mise en place par le Tsar pour pouvoir débarrasser son pays d’une imitation esclavagiste des mœurs et des traditions étrangères en accentuant et valorisant ainsi sa culture propre17. Julvecourt, quant à lui, demeure en admiration devant Nicolas Ier. Dans son livre l’auteur exprime son désaccord avec l’opinion française à l’égard du Tsar vu comme un sultan cruel du Nord ou encore comme un souverain sans limites. Selon lui, Nicolas Ier est adoré par les Russes qui le considèrent comme leur père18.

Il serait erroné d’affirmer que, à cette époque, toute la littérature au sujet de la Russie porte en France un caractère exotique et superficiel : il existe certains textes présentant des renseignements sérieux sur le pays des tsars mais ils sont peu nombreux et peu connus du grand public. La deuxième moitié du xixe siècle voit, selon M. Espagne, se développer en France  « une science des choses russes qui vient relayer les impressions des voyageurs ou les curiosités scientifiques d’amateurs19 ». À cette époque, tous les ouvrages conséquents à caractère encyclopédique commencent à mentionner, d’une manière ou d’une autre, la civilisation russe20. Cette tendance s’affirmera avec la signature de l’Union franco-russe de 1891. Désormais on compte avec la Russie. 


A.G.


  1. Michel Cadot, La Russie dans la vie intellectuelle française (1839-1856), Paris, Fayard, 1967, p. 9.
  2. Cf. à ce sujet P. Zaborov, « Žermena de Stal’ i russkaja literatura pervoj treti XIX veka » [Germaine de Staël et la littérature russe du premier tiers du XIXer siècle], Rannie romantičeskie vejanija, L., Nauka, 1972.
  3. Pavel Bezobrazov, O snošenijax Rossii s Franciej [Sur les relations entre la Russie et la France], M., Univ. Typ., 1892. P. 462.
  4. « Les Russes étaient passionnés par la France et par la culture française tandis que les Français connaissaient très mal la Russie, et ce que ces derniers connaissaient sur nous leur n’était, généralement, pas sympathique. », Ibid., p. 463.
  5. « L’Europe voyait la puissance militaire et politique de la Russie, mais elle ignorait encore l’existence de la culture nationale et de la vie sociale de ce pays ; elle y voyait une influence superficielle des traditions européennes et une sauvagerie préhistorique […]. Malgré sa puissance politique, la Russie n’était pas appréciée en Europe à cause des particularités de ses mœurs et son mode de vie. Sa grossièreté asiatique et sa rudesse évoquait également du mépris aux yeux des Français. », Aleksandr Pypine, Panslavism v prochlom i nasotjachem [Panslavisme au passé et au présent] [1913], M., Granica, 2002, p. 6-7.
  6. Cf. à ce sujet Ju. Limonov, Rossija pervoj poloviny XIX veka glazami inostranzev [Russie de la première moitié du XIXe siècle aux yeux des étrangers], L., Lenizdat, 1991, p. 12-18; Michel Cadot, op. cit., p. 223-264.
  7. Cf. Astolphe de Custine, La Russie en 1839, Paris, Librairie d’Amyot, 1843.
  8. R. Tempest, Filosof-nabljudatel’ markiz de Kjustin i rgammatist N. Greč [Philosophe-observateur le marquis de Custine et le grammairien N. Gretch], in Simvol, n21, 1989, p. 199.
  9. Michel Cadot, op. cit., p. 223-264.
  10. Ibid., p. 183
  11. Ibid., p. 218.
  12. Ibid., p. 214-217
  13. M. Bujanov, Markiz protiv imperii ili putešestvie Kjustina, Bal’zaka i Djuma v Rossiju [Marquis contre l’empire ou Voyage de Custine, Balzac et Dumas en Russie], M., 1993, p. 186.
  14. Jacques Brenner, Les Familles littéraires françaises, Paris, Grasset, 1988, p. 153.
  15. Ibid.
  16. Cf. Bol’choj russko-francuzskij slovar’ [Grand dictionnaire russe-français], M., Russkij jazyk, 2000, p. 113.
  17. Pavel Berkov, « Izučenie russkoj literatury vo Francii » [Études de la littérature russe en France], Literaturnoe nasledstvo, M., Izdatel’stvo Akademii Nauk SSSR, 1939, t. 33-34, p. 737.
  18. Ibid., p. 764.
  19. Michel Espagne, art. cit., p. 316.
  20. Galina Ljubina, Rossija i Francija: Istorija naučnogo sotrudničestva (konec XIX - načalo XX veka) [Russie et France : histoire d’une collaboration scientifique au tournant des XIXe et XXe siècles], M., Yanus, 1996, p. 69.

Partager cette page

S'abonner à « Sans Frontières »


Saisissez votre adresse mail dans l'espace ci-dessous : c'est gratuit et sans engagement

Nous contacter