Website Builder

MAI 2016

Le nationalisme russe

par Pascal TRAN HUU

« Ils nous ont légué cette flamme éternelle et nous la gardons dans la poitrine. » (Eugene Agranovich, Chant patriotique)

Le 9 mai 2016, plus de 700.000 personnes ont défilé, Vladimir Poutine en tête, dans Moscou en brandissant les portraits de leurs aïeux qui ont combattu lors de la Grande Guerre patriotique. Le « Régiment immortel », manifestation initiée en 2012 par le photographe russe Sergueï Lapenkov [1], est devenu, depuis 2015, l’illustration vivante du nationalisme russe.
Certains, comme Richard Rousseau [2], ont parlé du renouveau du nationalisme russe comme un des outils de Vladimir Poutine pour asseoir son pouvoir. Non dénuée de fondements, cette analyse est, toutefois, un peu courte comme le démontrent Jean-Marie Mayeur, Charles et Luce Pietri, André Vauchez et Marc Venard dans un ouvrage collectif : « Histoire du Christianisme, des origines à nos jours » [3] paru en 1990 et, plus particulièrement dans le tome XI.
De fait, plus que de nationalisme il faut parler de russification. Il est d’usage de considérer que, du point de vue historique, les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses font partis d’une même communauté et qu’entre le XIe et le XIIIe siècle ils appartenaient à un même ensemble politique : la « Rous’ » [4] que j’appellerai Ruthénie kiévienne pour rester neutre… [5] La Ruthénie kiévienne n'était pas un État national au sens moderne du terme, mais une union de tribus majoritairement slaves-orientales, proches mais distinctes, qui dans une certaine mesure se « réincarnèrent » en principautés indépendantes lors de l'affaiblissement du pouvoir central. Eclaté en plusieurs entités, la Rous’ est devenue Russie lorsque la Moscovie [6] se baptisa ainsi au début du XVIIIe siècle à la suite de son expansion commencée au XVIIe.
C’est Alexandre III [7] qui a accéléré la russification en reprenant, à son compte, le propos de Louis XIV : « un seul Roi, une seule loi, une seule foi » [8]. Sous son règne, la russification toucha les Baltes, la Finlande, la Pologne, l’Ukraine et la Biélorussie. La religion orthodoxe et la langue russe furent imposées. Le français et l’allemand ne furent plus les langues utilisées par les souverains et les élites…
L’avènement des Communistes, après la Première guerre mondiale, ne remit pas en cause cette tendance qui fut même confortée, voire amplifiée, au nom de cette nouvelle « religion ». Du reste, nous parlons de 2e Guerre mondiale quand le Russe parle de Grande Guerre patriotique [9] et il consentit d’immenses sacrifices pour la défense de la « Rodina » (avant que ce dernier terme ne désigne un parti nationaliste russe [10]).
Le courant nationaliste « moderne » de la Russie s’est constituée, dès les années 60, autour de revues littéraires comme Molodaïa Gvardia (La Jeune Garde) et Nach Sovremennik (Notre époque), dans des cercles gravitant autour du Komsomol et, un peu plus tard, autour de la Société pour la sauvegarde des monuments historiques et culturels de Russie. De là à affirmer que le pouvoir était derrière ce courant…. 
Il est vrai que l’on peut considérer, à cette époque, deux catégories de nationalistes russes, ceux qui, dans la continuité de Possev [11] (lui-même lointain successeur de l'Union nationale des travailleurs et des solidaristes russes) considèrent que le régime communiste est anti Russe et ceux qui considèrent que l’URSS n’est que la continuité de la Vieille Russie des Tsars. La volonté commune, des deux catégories, était de retrouver les racines russes, de rechercher une « russitude » leur différence étant marquée par leur attitude vis-à-vis du « socialisme triomphant ».
Cette différence a été mise en valeur à l’occasion de l’arrivée au pouvoir de Gorbatchev et la mise en œuvre de la Perestroïka [12]. Un premier bloc veut limiter les réformes et met l'accent sur la conservation de l'Etat soviétique et sur son opposition à l'Occident quand l'autre camp, réformistes et adeptes d'un socialisme démocratique cherchent à construire un Etat de droit et à établir une démocratie représentative.
Le premier bloc, constitué par ceux qui, rapidement, se nommeront « les patriotes », voit, dans le mouvement des réformes gorbatchéviennes et son ouverture sur l'Occident, un danger pour l'Etat russe-soviétique, et dans Mikhaïl Gorbatchev lui-même un destructeur de l'Etat soviétique.
Pour les deux blocs, l'idée dominante est que la Russie est la victime de forces mauvaises voulant sa perte, victime tout d'abord de l'Occident. Si, pour « les Patriotes », l'Occident est le camp capitaliste qui veut la fin du camp socialiste, chez les « Russophiles », c’est le Monde occidental, synonyme d’argent et d'individualisme, qui est l’ennemi ancestral du monde orthodoxe russe…
Curieusement, c’est le plus célèbre des dissidents qui inspirera, voire réconciliera, les deux camps. Alexandre Soljénitsyne, dans « Comment réaménager notre Russie » [13], pense que la Russie doit se débarrasser du poids des républiques d'Asie pour créer un bloc slave avec l'Ukraine et la Biélorussie : «... il faut d'urgence proclamer haut et clair que les trois républiques baltes, les trois républiques de Transcaucasie, les quatre d'Asie centrale, et également la Moldavie, si elle est plus attirée par la Roumanie, que ces onze républiques-oui ! - sont destinées de façon absolue et irrésistible à faire sécession » position partagée par Boris Eltsine, mentor d’un certain Vladimir Poutine….
Cette vision de la « Russie éternelle » alimente, intrinsèquement, le vieux complexe d'encerclement, qui depuis Catherine II sous-tends les relations qu’entretient la Russie avec l’étranger.
Sous Brejnev, l'immense empire surarmé était constamment menacé d'encerclement par l'impérialisme américain, d'un côté, et par les masses chinoises, de l'autre… Aujourd'hui, la « russité » profonde serait victime d'une conspiration ourdie par les Occidentaux. Dans les années 90, Aldo Ferrari [14] écrivait dans la revue Krisis [15]  : « Privé de son histoire et de sa culture nationale, victime de discriminations dans les sphères de l'art et des sciences, réduit à un niveau de vie inférieur à celui des autres républiques soviétiques, démographiquement en déclin, le peuple russe apparaît, dans les analyses des propagandistes de Pamiat, comme l'objet d'une conspiration visant à l'anéantir » (Pamiat et la renaissance du nationalisme russe).
Cette vision de Pamiat (Mémoire) reste, malgré la dissolution officielle de ce groupe en 1987, prégnant dans l’esprit des Russes ce qui explique la xénophobie grandissante [16] de toutes les couches de la société russe depuis le début des années 2000.
La restauration de sa grandeur est une priorité pour les Russes et Poutine l’a bien compris. Le rattachement de la Crimée [17] en a été l’illustration. Peut-être que le Président russe s’est souvenu de l’adresse du Tsar Alexandre III [18], aux troupes de Sébastopol : « Souvenez-vous tous que vous êtes Russes, que vous défendez votre pays et votre religion et soumettez-vous entièrement à la volonté de Dieu. Que Dieu vous garde ! »
En attendant, les Russes respectent toujours la consigne délivrée, avant de mourir, par l’Amiral Kornilov : « Défendez Sébastopol ! » [19]

P.T.-H.

1. http://www.lense.fr/2013/10/09/le-passe-present-de-sergey-larenkov/

2. http://globalbrief.ca/richardrousseau/2011/05/29/le-nouveau-souffle-du-nationalisme-russe/

3. https://www.amazon.fr/Histoire-christianisme-origines-nos-jours/dp/B0000DM8AL

4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Rus'_de_Kiev

5. http://www.histoire.presse.fr/collections/special/russie/ukraine-est-elle-russe-28-01-2014-85027

6. http://www.universalis.fr/encyclopedie/russie-le-territoire-et-les-hommes-histoire/2-la-moscovie-du-morcellement-feodal-a-l-etat-centralise/

7. https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_III_%28empereur_de_Russie%29

8. http://www.museeprotestant.org/notice/les-origines-de-la-guerre-des-camisards-1-3/

9. https://www.monde-diplomatique.fr/1964/01/PIERRE/25739

10. https://fr.wikipedia.org/wiki/Rodina

11. http://www.kulturportal-russland.de/institution.202.possev-e-v-frankfurt-am-main.perm

12. http://www.nouvelle-europe.eu/gorbatchev-et-la-perestroika-des-objectifs-initiaux-aux-consequences-inattendues

13. http://www.fayard.fr/comment-reamenager-notre-russie-9782213026350

14. http://data.bnf.fr/12533733/aldo_ferrari/

15. http://www.libre-diffusion.com/index.php/la-boutique/revues/krisis/krisis-n%C2%B05-detail

16. https://monderusse.revues.org/7426

17. http://www.lecourrierderussie.com/opinions/2014/03/pourquoi-crimee-chere-aux-russes/

18. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3716975/f22.item.r=D%C3%A9fendez S%C3%A9bastopol.zoom

19. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3716975/f255.item.r=D%C3%A9fendez S%C3%A9bastopol.zoom

Partager cette page

S'abonner à « Sans Frontières »


Saisissez votre adresse mail dans l'espace ci-dessous : c'est gratuit et sans engagement

Nous contacter