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AVRIL 2017

Un peu d’histoire de France « Vous n’aurez pas l’Alsace… »

par Pascal TRAN-HUU

Il y a, nul n’en doute, des particularités dans chaque région de France et pourtant les velléités, de certaines régions, de perdurer dans leur particularisme est, souvent, peu compris par les autres Français. Ainsi l’Alsace, et ses habitants, a mené, et mène encore, un combat pour que leur région reste une et non pas une entité fondue dans un magma qui s’étend des confins du bassin parisien aux rives du Rhin. 

Pour comprendre ce fort attachement à leurs spécificités, il faut se pencher sur l’histoire de l’Alsace-Moselle et plus particulièrement l’histoire récente ; c’est-à-dire à partir de 1870.

Comme chacun le sait, la France de Napoléon III perd la guerre franco-prussienne après le désastre de Sedan1. 

A la suite du Traité de Francfort2, l'Alsace et la Moselle sont données à l'Allemagne. Qui dit traité, dit négociations… On a donc négocié et offert l'Alsace-Moselle, contre la volonté des habitants, à l'Allemagne, en échange de l'évacuation des territoires français occupés par les troupes allemandes, du retour des prisonniers de guerre français et de la conservation de ce qui devint le Territoire de Belfort. En contrepartie, pour ce qui est de Belfort, du droit pour les Allemands de défiler à Paris à partir du 1er mars 1871 et jusqu'à la ratification du traité par les élus français. Sans oublier que « Les deux nations jouiront d'un traitement égal en ce qui concerne la navigation sur la Moselle, le canal de la Marne au Rhin, le canal du Rhône au Rhin, le canal de la Sarre et les eaux navigables communiquant avec ces voies de navigation. Le droit de flottage sera maintenu. » Le texte, négocié à Versailles, est ratifié par l’Assemblée nationale le 1er mars 1871 par 546 voix contre 170 et 23 abstentions. Le soir même, le député-maire de Strasbourg, Émile Kuss, succombe à un malaise cardiaque.

Pour beaucoup d’Alsaciens de l’époque, la France a, donc, vendu l’Alsace-Moselle pour presque rien…

Alsace et Moselle vont rester allemandes pendant 47 ans…


LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE


Puis arrive la guerre de 14-18. Là, comme les Poilus, les Alsaciens et les Mosellans, se battant pour l'Allemagne, découvrent l'horreur de la guerre des tranchées entre autres au Hartmannswillerkopf3 (le Vieil Armand, « la mangeuse d'hommes »). La plupart des Alsaciens qui y sont morts, sont morts sous les balles françaises. L’après-guerre sera terrible. Si à la fin de la guerre, on a accueilli les Alsaciens à bras ouvert, la francisation fut brutale et sans nuance. L'administration française, toujours aussi ignorante du particularisme alsacien, de sa culture et son histoire, décida de Paris de classer les Alsaciens en quatre catégories4 . Voici donc les 4 modèles de carte d’identité : 

  • Modèle A : réservé aux Français ou à ceux qui le seraient restés si le traité de Francfort ne leur avait pas ravi cette nationalité. 
  • Modèle B : réservé à ceux dont un des ascendants n'était pas français de souche.
  • Modèle C : réservé à ceux dont les deux parents étaient nés dans les pays alliés ou neutres.
  • Modèle D : réservé aux "émigrés" provenant de pays ennemis, Allemagne, Autriche, Hongrie, ainsi qu'à leurs enfants bien que nés en Alsace.

De nombreuses personnes ont été obligées de faire des démarches compliquées, fastidieuses et humiliantes pour pouvoir réintégrer la nationalité française. A titre d'exemple, l'application de ces règles entraîna la démission de nombreux fonctionnaires que l'administration elle-même voulait conserver… Les détenteurs d'une carte d'identité de catégorie D étaient même obligés de solliciter un permis de circulation pour pouvoir exercer leur activité professionnelle en Alsace.

Tout Alsacien devait justifier de trois générations antérieures et successives ayant vécu en Alsace pour pouvoir accéder à la nationalité française. Cette demande sera réitérée par l'administration française en 1945 - elle sera considérée comme insultante et sera, entre autres, l’origine de la création d’un mouvement autonomiste alsacien en 1919.


LA SECONDE GUERRE MONDIALE

Conformément aux dispositions prévues, les communes situées le long de la frontière sont évacuées en deux vagues (une première en septembre 1939, puis une seconde en mai 1940). Dès la mobilisation générale, le plan d’évacuation préparé par les autorités militaires et envoyé sous pli cacheté est dévoilé aux maires des communes donnant le signal de l’opération Exécutez Pas-de-Calais5 (nom de code de l’évacuation). Les 2 et 3 septembre, 374 000 Alsaciens quittent leur domicile pour les départements du Gers, des Landes et du Lot-et-Garonne pour les Haut-Rhinois, de la Dordogne, l’Indre et la Haute-Vienne pour les Bas-Rhinois. Pour les habitants de Strasbourg6, par exemple, l’exode commence les 2 et 3 septembre 1939. Les instructions pour l’évacuation des populations de Strasbourg, Schiltigheim, Bischheim et Hoenheim précisent leurs gares d’embar­quement respectives : Bischheim, Koenigshoffen, Lingolsheim et Graffenstaden. Les instructions communiquées par voie d’affichage stipulent : « Aucun embarquement à la gare centrale de Strasbourg. Pas de bagages enregistrés. » Les premiers trains d’évacuation partent des gares « voyageurs » le 2 septembre à partir de 6 heures du matin. 

La débâcle de mai 1940 vaut aux « Français » le surnom de « Hàsebock » (lièvre), de la part des Alsaciens et des Mosellans, parce que l'Armée Française avait détalé comme des lièvres, devant la Wehrmacht.

Quelques mois après, la France n'a montré aucune réticence à laisser les Allemands ré-annexer Alsace et Moselle, ce qui apparaît pour les Alsaciens et les Mosellans comme un nouvel abandon.

Seuls, une fois de plus, les Alsaciens ont donc dû vivre occupés. Le Gauleiter Robert Wagner s’est donné cinq ans pour transformer les Alsaciens en bons citoyens allemands et en nationaux-socialistes convaincus. Dès juillet 1940, une politique de germanisation et de nazification qui s’appuie sur l’organisation du parti nazi à toutes les échelles est mise en place.


Témoignage d’un professeur alsacien sur sa rééducation (Umschulung)7

« 28 octobre 1940 : la première fournée de professeurs alsaciens traverse le Rhin pour aller en Umschulung à Karlsruhe. Il s’agit pour les nazis de purger ces esprits de toute trace de culture française, dont la décadence a été marquée par l’effondrement total du pays de faire entrer nos frères alsaciens ainsi germanisés dans la Communauté du Grand Reich.
Un stage théorique de 3 mois avec conférences générales, formation pédagogique et bourrage de crâne politique, est suivi d’un stage pratique où nous enseignons dans les divers établissements secondaires de la ville. »


Les Alsaciens ont même un camp de concentration dédié. En effet, dès juillet 1940, les Allemands ouvrent à Schirmeck-Vorbrück (La Broque) un camp de rééducation destiné à recevoir les Alsaciens récalcitrants…. Environ 15 000 Alsaciens y ont fait un séjour de quelques jours à plusieurs mois.

Le 8 mai 1941, devant la réticence des Alsaciens à intégrer volontairement le RAD (Reichsarbeitsdienst8, Service du travail), celui-ci devient obligatoire par une ordonnance du Gauleiter Wagner (il existe depuis 1935 en Allemagne pour les garçons et 1936 pour les filles). Neuf classes d’âge pour les garçons et quatre pour les filles sont concernées par le RAD, soit environ 70 000 jeunes hommes et femmes, dont plus de 40 000 incorporés ensuite dans la Wehrmacht. Quinze mois plus tard, le 25 août 1942, est décrétée par Robert Wagner l’incorporation de force dans la Wehrmacht. Pour le Gauleiter, cette incorporation est l’ultime étape du processus d’intégration de l’Alsace au IIIe Reich, l’occasion pour les Alsaciens de prouver leur attachement au Reich.

Dans un premier temps, l’OKW (Oberkommando der Wehrmacht), jugeant les Alsaciens suspects et peu fiables, s’était opposé à cette incorporation. Mais, pour pallier les pertes subies par la Wehrmacht notamment sur le front de l’est, elle lève son interdiction dès décembre 1942. Vingt-et-une classes d’âge ont été concernées (de 1908 à 1928), soit environ 100 000 Alsaciens. 35 000 ont été tués ou portés disparus (13 000 sur le front de l’est). Plus de 30 000 ont été blessés, dont 10 000 grièvement.

Les réfractaires sont arrêtés et leurs familles encourent le risque d’être transplantées à l’intérieur du Reich. Ceux qui tentent de fuir sont abattus, internés au camp de Schirmeck ou incorporés dans la Waffen-SS. Même SS, le Malgré-nous était un Malgré-nous contrairement à ce que la plupart des Français pensent. Autrement dit, il n’y avait pas de Malgré-nous dans la Division Charlemagne…

Ceux qui ont essayé de se rendre aux Russes, ont pour la plupart été exécutés sur le champ parce qu'ils étaient incapables d'expliquer leur situation aux soldats russes…

Dois-je rappeler aussi que pendant que la France fêtait sa victoire, 21 000 malgré-nous étaient retenus prisonniers9 dans des conditions épouvantables jusqu’en 1955, en Union soviétique ? Dix ans de captivité dans des camps de concentrations alors que le reste de la France a connu moins de 5 ans de guerre. Alors on peut se justifier en affirmant qu’ils combattaient sous uniforme allemand et que, donc, ils n’avaient pas le droit au pardon immédiat contrairement, bien sûr, aux Collaborateurs…

Après la guerre, on pouvait penser que c'était la fin des problèmes pour les Alsaciens, mais non ! La réintégration à la France s'est faite aussi dans la douleur !

Tambow camp de la mort pour les malgré nous


En 1945, la spécificité linguistique de l'Alsace est mise en question. L'alsacien devient I ‘objet d'une connotation négative. Pour la première fois dans I ‘histoire de l'Alsace, l'allemand standard est exclu de l'école primaire et sa place fortement limitée dans la presse. Il est enseigné au titre de langue étrangère dans les lycées. L'alsacien est proscrit de l'école, les enfants sont punis quand ils le parlent dans l'enceinte de l'école. L'alsacien est alors considéré comme un handicap scolaire et présenté comme un signe d'arriération et d'inculture. Aujourd'hui, la France a pratiquement réussi à faire ce que l'Allemagne nazie n'avait pas réussi : anéantir l’identité alsacienne (moins de 3 % des moins de 17 ans Alsaciens10 comprennent encore leur langue régionale).

Pour pallier ce manque, le Conseil Régional décide, en 1993, la création d’un organisme chargé de la promotion du bilinguisme : l’Office Régional du Bilinguisme. En 2001, cet organisme changera de dénomination pour s’appeler désormais « Office pour la Langue et Culture d’Alsace11 » et associer plus étroitement encore langue et culture régionale.

A l’image du député Jean-Philippe Maurer, il est toujours temps de déclarer son amour à l’Alsace : « J'aime cette Alsace des vallons, des plaines, des montagnes et des petits recoins qui ne se retrouvent dans nulle autre région française. J'aime Strasbourg avec ses quartiers si différents et si riches de cœurs gros, fiers d'appartenir à cette métropole capitale chargée d'Histoire. Et surtout, j'aime les Alsaciens car ils ne ressemblent à personne. » (Lettre ouverte au Président de la République12)


P. T.-H.


1. https://www.herodote.net/2_septembre_1870-evenement-18700902.php

2. http://gander.chez.com/traite-de-francfort.htm

3. http://www.memorial-hwk.eu/

4. http://emig.free.fr/ALSACE/Vicissitudes.html

5. http://www.sudouest.fr/2014/08/25/75-ans-d-amitie-celebres-entre-l-alsace-et-les-landes-1650897-3452.php

6. http://www.tampow3945.com/l-evacuation-septembre-1939.php

7. http://www.crdp-strasbourg.fr/data/histoire/alsace-39-45b/pressions.php?parent=11

8. http://www.encyclopedie.bseditions.fr/article.php?pArticleId=6&pChapitreId=19059&pSousChapitreId=19063&pArticleLib=Le+Reichsarbeitsdienst%2C+R.A.D+%5BAlsace+%3A+l%92Alsace+au+temps+des+%AB%A0malgr%E9+nous%A0%BB-%3ELa+nazification%5D

9. http://www.malgre-nous.eu/spip.php?article2393

10. http://www.olcalsace.org/fr/observer-et-veiller/le-dialecte-en-chiffres

11. http://www.olcalsace.org/fr/l-olca-c-est-quoi/missions-et-activites

12. http://www.dna.fr/actualite/2012/01/24/la-lettre-ouverte-a-francois-hollande-du-depute-jean-philippe-maurer

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